mercredi 22 février 2017

L'art contre le ressentiment

Céline


Mon grand-père adorait Louis-Ferdinand Céline.

Il était Juif, il avait connu le statut des Juifs en France, avait perdu son emploi d'avocat sous l'Occupation, mais il adorait Céline. Et si l'on abordait avec lui la question qui fâche, si on lui demandait comment il s'arrangeait de son antisémitisme, ce qu'il faisait des pages délirantes de Bagatelle pour un massacre, il ne se démontait pas : il répondait que Céline ne pensait pas ce qu'il écrivait, que c'était de la provocation. Il ne pouvait pas envisager le contraire.

Je n'ai pas lu Bagatelle pour un massacre, seulement des extraits ; mais ils m'ont suffi. J'aurais aimé donner raison à mon grand-père, mais je n'y ai senti aucune ironie. Et s'il y en a une, je n'en vois pas l'intérêt. C'est atroce.

Si je raconte cela c'est pour dire que, vraisemblablement, mon grand-père s'était fabriqué une version personnelle de Céline, pour laquelle il pouvait, sinon avoir de la sympathie, du moins éprouver une certaine proximité. Peut-être ne pensait-il pas vraiment que Céline faisait de la provocation. Mais il se laissait le croire, et entretenait avec son fantôme et ses œuvres une relation apaisée. Je veux dire par là que s'il avait rencontré Céline au coin d'une rue, il ne l'aurait pas évité et n'aurait pas été mal à l'aise. Je connais mon grand-père : il lui aurait sans doute parlé de littérature.

De nos jours, cette idée devient inconcevable. De nos jours, on imagine qu'un Juif croisant Céline au coin d'une rue devrait plutôt lui casser la gueule, comme s'il était soudain réduit à sa seule identité juive, réduit à n'être plus que ça : un Juif ; forcé à devenir pour un instant le représentant symbolique d'un peuple qu'il n'est pas.

C'est exactement ce qui est arrivé au judoka Teddy Riner, aux jeux olympiques de 2012, lorsque, après avoir remporté la médaille d'or, il est allé s'agenouiller devant son entraîneur pour embrasser ses chaussures. Riner expliquerait plus tard qu'il s'agissait d'une sorte de pari superstitieux entre eux (si je gagne, je te baise les pieds devant tout le monde). Mais il se trouvait que l'entraîneur était blanc, et Riner noir. Et alors, un étrange mouvement de protestation s'était élevé : plusieurs représentants d'associations antiracistes avaient manifesté leur malaise, ou bien s'étaient franchement scandalisés de voir ainsi un noir s'agenouiller devant un blanc. Ces gens n'étaient manifestement plus capables de voir seulement deux hommes, deux camarades heureux de leur victoire commune et partageant un instant de complicité : leur couleur de peau passait en premier, avant même leur humanité. Teddy Riner, à cet instant, n'aurait pas dû être Teddy Riner, mais le noir symbolique, représentant de tout un peuple réduit à sa seule dimension de peuple esclave. Honnêtement, je continue de trouver ces réactions abominables, écoeurantes. On peut faire mieux que ça, on peut s'élever au-dessus de ça.

mercredi 21 septembre 2016

Note rapide sur le libre-arbitre

« Nous ne sommes que nos pensées ; les organes et le corps n'existent que pour les soutenir » : voilà notre cercueil. Et « nos pensées ne sont qu'informations » : voilà le clou qui le referme.

Si je ne décide pas d'une action en pensée, je me crois déterminé : je prétends que ce n'est pas moi qui agis. Si mes organes, mon corps, agissent selon des lois qui ne sont pas celles des pensées mais celles du monde physique, je me crois privé de libre arbitre. C'est pourtant bien mon corps qui agit, mais sous prétexte qu'il n'a pas intégré dans son mouvement cette minuscule sécrétion du cerveau qu'est la pensée consciente, je dis que ce n'était pas moi, et je suis vexé.

Quelle personnalité susceptible et égoïste que ce cerveau « conscient »... Et l'estomac ? N'est-ce pas moi qui digère ? Et les poumons ? N'est-ce pas moi qui inspire, et n'est-ce pas moi qui envoie l'oxygène réveiller mes muscles ? « Non ce n'est pas toi, c'est ton corps » : et voici la trahison révélée.

Le concept de libre-arbitre ne sortirait-il pas d'une erreur d'interprétation de ce qu'est un individu ? Ne viendrait-il pas d'une volonté, non de libérer l'individu, mais plutôt de le restreindre à ce qui en lui est conscient ? Une tentation de le priver de tout ce qui ne passe pas par la pensée consciente, une tentation de dire « tout ceci n'est pas moi, je ne suis ni respiration ni force musculaire ». Et ainsi, en souhaitant être libre, je souhaite aussi qu'il me soit impossible de danser ; car c'est mon corps qui danse, et qui rejette la conscience de côté.

Vouloir le libre-arbitre, s'y accrocher fermement, n'est-ce pas refuser la vie pleine ?


Avec mes joies, avec mes peines, j'ai mâché des quignons de ma terre; et maintenant, la ligne où se fait le juste départ, la ligne au-delà de laquelle je cesse d'être moi pour devenir houle ondulée des collines, la ligne est cachée sous la frondaison de mes veines et de mes artères, dans les branchages de mes muscles, dans l'herbe de mon sang, dans ce grand sang vert qui bout sous la toison des olivaies et sous le poil de ma poitrine.

Jean Giono - Manosque-des-plateaux

dimanche 18 septembre 2016

La société des enfants

Je vois deux sortes de règles du jeu.

Les enfants vivent dans un monde régi par des lois morales, qui sont une création des adultes et les protègent. Ils évoluent dans un univers cadré, où la bonne action est récompensée d'une piécette ou d'un baiser, et la mauvaise punie d'une privation ; un monde où l'on est consolé quand on a mal et quand on a peur. Mais en grandissant, ce monde s'écroule ; ou plutôt, on se rend compte qu'il n'était qu'un monde à l'intérieur d'un monde, une sorte de cocon : le véritable monde ne répond pas à l'appel de l'homme comme les adultes répondent aux enfants. Il est indifférent à la souffrance, il ne console pas spécialement, ne réjouit pas, frappe au hasard, donne et reprend sans raison.

Nous finissons par l'apprendre : la bonté de cœur n'est pas toujours récompensée tandis que la mesquinerie et le calcul paient ; le fort mange le faible, des innocents souffrent et des salauds prospèrent. Incarné dans une avalanche ou un accident d'avion, le hasard fauche des centaines de braves gens. On me répondra sans doute que beaucoup d'enfants le savent déjà, mais il y a tout de même une différence : les enfants le savent et l'oublient, tandis que les adultes n'en sont plus capables. L'arrivée de responsabilités change la perspective, fait passer l'envie de jouer au mariole, commence par teinter doucement les joies d'une sorte d'inquiétude  et avec les années, c'est l'angoisse qui déplie ses ailes.

On ne se protège pas du sort par la morale mais par la raison pratique. On peut considérer les sociétés comme autant de forteresses que les hommes ont fondées pour tenir le hasard et l'incertitude à distance, et rétablir la prédominance des lois morales. Grâce à la justice, le voleur est puni et l'on protège le faible contre le fort.

Les enfants vivent pleinement selon les lois des hommes. L'enfance est l'âge de l'ignorance bienheureuse et de l'interprétation morale du monde.

L'adolescence est l'âge de la transition : l'individu commence à entrevoir l'ombre de l'absurde et se rebelle de toutes ses forces pour continuer à croire que le monde est moral, c'est à dire qu'il est bon. C'est l'âge de la philosophie. C'est l'âge auquel on s'enthousiasme pour les grands systèmes expliquant que le monde n'est pas vraiment amoral, comme il en l'air, mais qu'il existe un principe négatif, un principe malin qui l'empêche de retrouver sa vraie forme.

La condition d'entrée dans l'âge adulte, c'est l'assimilation du caractère imprévisible et tragique du monde. C'est l'âge de la littérature. On découvre que les systèmes philosophiques ne fonctionnent jamais dans les détails car on découvre la nuance, on découvre ce que c'est que d'être un homme. On franchit les murs de la cité, comme dans les romans d'initiation, et on s'aperçoit qu'à l'extérieur, rien n'est certain, rien n'est fixé, et que les lois morales ne valaient qu'à l'intérieur des murs, dans ce petit monde retranché qui se prenait pour la totalité.

Il ne s'agit pas de rejeter la morale, mais d'accepter qu'elle soit une structure humaine à laquelle le monde n'est pas soumis. Or ce passage, notre époque ne le supporte manifestement plus. On peut même se demander si elle est encore capable de le comprendre.



Par-delà le bien et le mal

Lorsque le monde extérieur entre dans la ville, il passe par les portes du hasard et de la tragédie.

Le hasard, c'est l'avalanche ou le tremblement de terre qui engloutissent des dizaines d'innocents, parfois des gens formidables qui disparaissent sans raison. Passée la stupeur, le premier réflexe de l'homme moderne c'est de se tourner vers l'Etat et de lui demander des comptes. Car il nous faut un coupable, il faut que quelqu'un soit responsable ; il nous paraît invraisemblable que la Nature puisse être méchante sans que quelqu'un l'ait provoquée. La fatalité n'existe plus : c'est l'Etat qui a mal géré, c'est l'ingénieur qui a bâclé la conception des immeubles, et si ce n'est rien de tout ça, alors c'est l'Homme qui a provoqué la colère du monde en le polluant. Il faut que quelqu'un ait fait du mal pour que le mal nous revienne : la gratuité nous est insupportable. On confond notre petit monde moral avec les lois absurdes du monde. On raisonne comme des enfants.

La tragédie, c'est le conflit insoluble. C'est Antigone enterrant son frère, contre Créon défendant la cité. C'est aussi les petites tragédies du quotidien, où des gens qui s'aiment ne se comprennent plus. Les deux parties ont raison et tort, la morale est impuissante à trancher le dilemme, et tout se finit par un déchirement.

Avec l'affaire Vincent Lambert, l'opinion publique entre dans l'intimité familiale, et exige qu'une question tragique soit magiquement convertie en problème moral par la grâce de la législation. Il faut que l'Etat tranche, car l'homme moderne ne supporte pas l'incertitude : il lui faut un coupable et une victime. Et l'on rencontre de plus en plus de gens persuadés de tenir la réponse définitive, et devenant littéralement fous de rage si on leur demande de considérer un autre aspect des choses. Non ! Ils s'accrochent fermement à leur idée et refusent d'envisager que le monde puisse être flottant et incertain. Ils se comportent en adolescents.

On peut faire une excellente synthèse avec le dilemme des voitures sans pilote.

Le problème commence à devenir fameux : les concepteurs et techniciens de voitures sans pilote se demandent si, dans des cas très particuliers, il ne faudrait pas programmer la voiture pour se jeter contre un mur et tuer son passager, si cela peut éviter de renverser un groupe de piétons sur la route. On est exactement sur le nœud du problème.

Quand un être humain se retrouve dans la situation où il doit choisir entre jeter sa voiture contre un pylône ou bien renverser un autre être humain sur la route, le choix qu'il fait est trop rapide pour être moral. Ce qui se joue est hasardeux et tragique. Le chauffeur aura des réflexes conditionnés par toute une vie de rencontres et d'expériences. Il réagira en fonction de son environnement immédiat, de ce qui lui passait par la tête juste avant l'accident. Non seulement il est impossible de savoir ce qui se passera, mais il est encore impossible de trouver une issue morale, de dire "il faut qu'il se sacrifie" ou bien "il faut qu'il se sauve".

Par contre, si c'est une machine qui conduit, tout est différent car la machine a le temps de réfléchir. Elle pense mille fois plus vite, analyse mille fois plus vite que le chauffeur. Elle n'est pas influencée par le stress, elle n'a que des données neutres à sa disposition. Mais elle ne peut rien décider tant qu'on n'a pas transformé le choix tragique en un choix moral. Il faut absolument lui dire de ce qu'il est bon de faire : tuer le chauffeur ou tuer le piéton.

L'homme est incapable de répondre à cette question. Il vit sa vie sans savoir.
La machine ne peut pas agir sans réponse à cette question. Sans savoir, elle ne peut rien faire.

Et nous voilà tous à chercher comment tirer le conflit sur le terrain de la moralité. Et voilà que nous cherchons des critères objectifs là où il n'y a que le mystère irréductible de la vie : on peut se baser sur l'âge des deux personnes, et décider de sauver la plus jeune. On peut se baser sur le nombre d'individus qui se trouvent dans la voiture et sur la route, et se livrer à un calcul matériel qui, spontanément, nous paraît répugnant ; car nous ne sommes pas capables de nous passer du tragique.

La seule question, en définitive, est celle-ci : quelle part d'humanité sommes-nous prêts à abandonner pour résoudre le dilemme ? Jusqu'à quel point pouvons-nous nous permettre de penser comme des machines ?



Ne voudriez-vous pas plutôt mourir ?

S'il n'est pas question de critiquer l'entreprise de mise en forme de l'absurde à travers les civilisations, on peut se demander à quel type de société risque de conduire la négation pure et simple du caractère irrationnel du monde et des hommes.

Car l'aveuglement moraliste ne supporte pas la nuance. Il ne supporte pas la légèreté. Dans sa folie, il est persuadé que si le monde tourne mal, c'est qu'un principe extérieur en est la cause. Après tout, il faut bien que le Mal s'explique : par le diable, par la domination bourgeoise, par la corruption capitaliste ou par la méchanceté ontologique du désormais célèbre homme blanc hétérosexuel cis-genre. Dans tous les cas, quelqu'un doit être coupable ; et nos époques matérialistes post-chrétiennes ont un faible pour l'humanité elle-même.

De nouveaux prêtres d'une nouvelle église ont fait leur apparition. Ils sont extrêmement sérieux et solennels. Ils savent qu'ils portent le malheur du monde sur leurs épaules. Incapables d'enseigner aux adolescents que leur réalité n'était qu'un rêve humain, trop humain, les encourageant au contraire dans l'idée qu'il faut trouver la source du hasard et du tragique pour l'éradiquer, ils les empêchent de passer à l'âge adulte. Ils les préparent à devenir des juges aux mines sombres, fatigués, agressifs, toujours prêts à désigner celui en qui brille encore une étincelle d'humanité, et à l'accabler de reproches.

L'humanité est mauvaise, disent les nouveaux prêtres. On leur répondra qu'elle sait parfois faire preuve d'amour ; mais combien pèsent quelques anecdotes face au drame d'être responsable, chaque jour, du travail d'enfants dans des mines de cobalt parce qu'on a acheté un smartphone, et de l'aggravation du réchauffement climatique parce qu'on a laissé la lumière allumée trop tard, et de la souffrance des animaux abattus dans l'industrie alimentaire parce qu'on aime le jambon, et de la désertification parce qu'on s'est rabattu sur le soja, et de la peine causée à une connaissance homosexuelle parce qu'on a fait une blague qui nous a parue drôle ?

La vie est tragique parce qu'il faut bien vivre, et que vivre cause souffrance et drames absolument partout, même quand on ne les voit pas, à des niveaux de perception ou de conscience qui nous sont inconnus. Si l'on est un adulte, on en fait son compte et on vit avec. On assume et on s'en arrange comme on peut. Et l'on joue de légèreté, de comédie et de drame pour y survivre. Et l'on crée pour y survivre. Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité, écrivait Nietzsche.

Mais si l'on est resté un enfant, que pouvons-nous répondre honnêtement aux prêtres ? On se débat avec de pauvres arguments, on dira qu'on peut trier ses déchets, qu'on peut réduire grandement l'impact négatif de sa vie, on dira qu'on peut apprendre à plaisanter de la bonne façon, mais la vérité est que tout dépend du degré de sensibilité des juges, et que le degré de sensibilité ne cesse d'évoluer en fonction de ce qu'on s'est déjà interdit.

On riait il y a quinze ans de sketches des Inconnus qui scandaliseraient aujourd'hui la plupart des jeunes adultes. Les hiérarchies de valeurs qui nous établissions alors étaient bien trop hiérarchiques pour les êtres subtils que nous sommes devenus. Les blagues sur les femmes, sur les tics régionaux, les "folles" comme on osait encore les appeler, nous horrifient aujourd'hui. Elles sont devenues très graves, car le monde va de plus en plus mal. Et déjà on sent que notre nez devient trop sensible à la légèreté envers les animaux, la hiérarchie naturelle entre eux et nous est de plus en plus insupportable.

Plus une culture devient raffinée, plus sa morale est délicate et précise, affûtée, plus en réalité elle devient tyrannique et moins elle produit des individus capable de créer. Tout l'effraie, tout la dégoûte, et jusqu'à ce qui semble pour d'autres des absurdités. 

Voyez déjà où nous en sommes. Et voyez où nous allons.

Il est de moins en moins possible de discuter. Il est de moins en moins possible d'être léger. Le périmètre de ce dont notre morale nous laisse encore le droit de rire diminue chaque jour. Petit à petit, cette culture élève des individus timides, faibles, au sens où ils n'osent plus rien créer de peur de causer du mal. Comment faut-il faire ? Que quelqu'un nous le dise ! Comment faut-il écrire, que faut-il écrire, comment faut-il parler, de quoi faut-il rire ? Chaque faux pas est observé et trié, noté bon ou mauvais. Et ce n'est pas le faux-pas seul qui est classé, mais l'individu entier, reconnu coupable de l'état du monde. Vous êtes un raciste, monsieur. Vous êtes un salaud, monsieur. Tout irait bien mieux si les gens comme vous...

Ne soyez plus humains, disent nos nouveaux prêtres. Soyez des créatures prévisibles et logiques. Taisez-vous. Respectez les règles qui feront que le monde retrouvera son assiette. Vous pensez mal. Vous vivez mal. Vous êtes le problème.

Pourquoi ne deviendriez-vous pas plutôt des machines ? Soyez des robots. Les robots ne peuvent pas faire la moindre action amorale. Ils sont sages. Les robots échappent totalement au tragique, savez-vous ?

Mais oui. Eux au moins le peuvent. Et ils ont une méthode imparable pour cela : ils sont morts.

vendredi 5 août 2016

L'homme abstrait

La révolution qu'opèrent les Lumières en Europe, c'est celle de l'inversion de Dieu et de l'homme : depuis la plus lointaine antiquité, on avait toujours placé Dieu comme principe fondamental du monde, et décliné l'homme ensuite, comme produit de Dieu.

Et on disait : Dieu préside à tout, il est la source de tout. Il a telle et telle caractéristiques, il est panthéon grec, cosmos, Nature ou Dieu unique, et il veut ceci et cela. Ce qu'il veut, c'est le Bien, et l'homme bon est celui qui suit le Bien commandé par Dieu.

Emmanuel Kant
C'est Kant, le sommet des Lumières, qui inverse définitivement la hiérarchie ; car dans l'esprit des philosophes des XVIIème et XVIIIème siècles, il est impossible, sans tricher, de remonter au-delà de la pensée humaine. Il est impossible de sortir de soi, impossible d'accéder à l'objectivité ; tout est subjectif. C'est l'homme qui ouvre les yeux, découvre le monde, ordonne les choses, les classe, les regroupe en catégories. Tout passe par le filtre de l'esprit humain. C'est l'homme qui décrit Dieu ; et c'est aussi l'homme qui lui fournit ses caractéristiques. Qu'un Dieu existe ou non, ça n'est plus la question. Quoi qu'il en soit, tout commence et tout finit dans l'esprit de l'homme ; et ce Dieu tel que nous l'avons imaginé et défini, c'est bien lui qui est secondaire, qui vient après la pensée humaine.

Cataclysme ! Et ainsi, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, c'est l'homme qui se retrouve propulsé principe fondamental. Conséquence immédiate : il se libère des chaînes de la tyrannie, car à présent, plus aucun chef, plus aucune organisation ne peuvent déclarer : nous avons découvert les principes fondamentaux qui régissent le monde et que tous les hommes doivent suivre. Car le principe fondamental, c'est l'homme lui-même. Le rapport à Dieu devient intime, personnel : il ne peut plus organiser la politique. Et si les hommes se soumettent quand même à un gouvernement, ça n'est plus pour se soumettre à Dieu à travers lui, mais parce qu'ils l'ont voulu et accepté : ils passent entre eux un contrat social tacite.

vendredi 3 juin 2016

Au milieu de rien...

Hier soir, tandis que nous étions sur la scène du cirque d'hiver de Paris, attendant notre entrée, et que l'orchestre jouait la mélodie poignante du troisième mouvement de la neuvième symphonie de Beethoven, je me suis mis à penser à ce que nous faisions là, tous, spectateurs et musiciens, comiques chimpanzés entassés dans un bâtiment rond, écoutant en silence une musique composée voilà deux siècles.

Il y a quelque chose de bouleversant à se souvenir que nous sommes bien des animaux, des singes sortis de cavernes, qui se sont élevés tous seuls à placer leurs doigts sur leurs violons conçus et fabriqués dans la patience des siècles, qui ont découvert tous seuls les lois de l'harmonie et du rythme, pathétiques singes en leurs solennels habits, tous ensemble appliqués à leur tâche inutile et magnifique.

S'il existe plus précieux accomplissement de l'homme que l'art, je ne le connais pas.

Combien de temps a-t-il fallu, combien de batailles, combien de tyrannies et de guerres, combien de travail, combien de passions et de fureur à entraver nos propres mouvements, à les contraindre, à leur donner une forme, quel acharnement, quelle patience pour produire ce miracle du troisième mouvement de la neuvième symphonie de Beethoven ?

Nous qui étions des singes dans des cavernes, et avant ça de minuscules mammifères, eux-mêmes sortis des méduses, du plancton et des bactéries, elles-mêmes nées du sempiternel mouvement de l'univers, assemblant et désassemblant toute chose selon d'immuables lois. Nous qui sommes si peu ; des pas-grand-chose, violents et concupiscents, des agitations quantiques ayant pris chair et conscience, nous qui sommes constitués de la force des tempêtes et du silence des abysses, comment ne pouvons-nous pas ressentir un frisson métaphysique devant le spectacle de cette foule silencieuse, concentrée, plaçant une telle importance dans cet objectif minuscule et insensé : faire entendre dans l'univers glacé le son d'une mélodie d'amour et de consolation.

Toutes ces grâces, cette magie, résonnant sur une minuscule planète de rien, au milieu d'océans infinis. Les mots sont impuissants.



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vendredi 19 février 2016

Le monde est flou


J'ai beau le savoir déjà, je m'étonne souvent de redécouvrir à quel point un regard « non éduqué » peut être myope.

Il y a quelque temps, j'ai découvert que les Espagnols voulant apprendre le français éprouvaient de grosses difficultés à prononcer les voyelles nasalisées. La différence entre les sons -an et -in leur est quasiment inaudible. Pour nous, la différence entre « l'Inde » et « Lande » est flagrante ; pour eux c'est une subtilité de coupeurs de cheveux en quatre (comme, pour nous, la mythique accentuation des voyelles en chinois). Je crois savoir aussi que les Japonais éprouvent une difficulté du même ordre avec les sons R et L, qu'ils ne savent pas distinguer.

Finalement, chacun dans son coin entend mal, tout en étant persuadé que c'est lui qui entend bien, et que les autres sont des finasseurs. Mais qu'on décide d'entraîner son oreille, et on découvrira très vite qu'elle manquait en effet de raffinement, et qu'un monde de nuances lui échappait. On entendra mieux. Ou, pour le dire autrement, on verra soudain plus net. L'éducation apporte des lentilles correctrices : des détails qu'on était physiquement incapable de percevoir surgissent soudain du magma et projettent de nouvelles ombres, de nouvelles beautés, donnant au tableau d'ensemble une tonalité différente.

On s'en rend compte aussi quand on compare l'impression que nous fait un flot de paroles dans une langue inconnue, et le même flot dans une langue qu'on commence tout juste à maîtriser. Dans le premier cas, on n'entend qu'un ronflement aléatoire où tout se mélange. Les phrases, le rythme et les ruptures de ton sont noyés dans une coulée molle. Dans l'autre cas, même si on ne comprend pas tout, on perçoit précisément les consonnes, les silences, et le sens du discours nous apparaît. On voit plus net.

Mais au-delà des langues, ce myopisme de la vision « non éduquée » touche tous les domaines.

Vous sortez de chez vous un dimanche ensoleillé, et allez faire un tour au parc. Le spectacle des arbres, des herbes et du ciel vous semble complet, très net, parfait. Mais à quelle sorte de bouillie croyez-vous avoir accès, par rapport à la quantité de détails qu'y perçoit un grand peintre ? Si vous pensez là encore qu'il s'agit de finasseries, c'est que vous n'avez jamais essayé de peindre un visage humain. Si l'on n'utilise que des nuances de rose et de beige, généralement ça ne donne rien. Il faut un certain acharnement avant de découvrir pourquoi : c'est qu'il y a une diversité invraisemblable de nuances vertes, bleues et orange colorant cette peau. Seulement, un regard brut ne voit rien. L'oeil brut voit « du rose ». Tandis qu'un peintre, ces perceptions lui sont rentrées dans le corps ; là où vous voyez du rose, lui voit trente nuances différentes. Il voit plus net (quoique généralement il n'y fasse pas attention, car l'apprentissage est progressif ; il faudrait pouvoir sauter du regard brut au regard éduqué pour tomber à la renverse devant la différence).

Dans un autre domaine, je me souviens du ravissement hébété que j'ai ressenti en comprenant que le Kyrie du Requiem de Mozart était une fugue (j'ai découvert très tard la définition du mot fugue). Jusqu'ici, j'avais toujours écouté le Requiem en gros, comme une masse sonore indistincte d'où émergeait le Lacrimosa. Mais ce soir-là, je m'en souviens nettement, j'étais dans le métro, avec des écouteurs minables dans les oreilles, et brusquement j'ai pris conscience du rôle que tenaient les quatre pupitres du choeur, sopranos, altos, ténors et basses. Ils bâtissaient un édifice, empilant à l'infini la supplication Prenez pitié, Seigneur, se passant le relais l'un après l'autre. D'un coup, une dimension que je n'avais jamais entendue a surgi devant moi. C'était comme de tomber nez-à-nez avec une cathédrale au détour d'une rue. Ce morceau de musique que j'avais déjà écouté cent fois, je l'entendais véritablement pour la première, et ça me sciait les jambes (ce qui n'était certes pas si grave, car j'étais assis). Je voyais plus net. Et encore n'avais-je même pas effleuré la surface (je vous ferai la grâce de ne pas évoquer les merveilles que représentent l'accentuation tonique du latin et la coupure des S, ça passerait encore pour des finasseries).

Faîtes écouter deux versions différentes, l'une très bonne, l'autre très moyenne, d'un tube comme la 5ème symphonie de Beethoven à quelqu'un qui n'écoute jamais de musique classique. Il y a des chances pour que cette personne ne fasse aucune différence. A vous, ce peut-être sera flagrant. Mais même si vous lui indiquez précisément ce qui vous écorche les oreilles dans la version moyenne, ça passera pour un caprice de pinailleur, de même que les Espagnols se demandent comment on peut accorder tant d'importance à la différence entre -an et -in.

Et que dire des photographes ? Que dire de Willy Ronis, qui restait posté en embuscade dans un coin de rue pendant des heures, attendant le bon moment, la bonne symétrie pour prendre son cliché ? Que ressentait son corps, dans quel état d'éveil se trouvait-il pour détecter que c'était ici qu'il fallait être, ici qu'il fallait attendre ? Ronis voyait dans les villes, l'architecture et le mouvement des foules ce que je suis incapable de voir. Et dans ses photos, un oeil brut comme le mien ne voit que du joli, du bien fait. Ce n'est déjà pas si mal. Mais un oeil éduqué reconnaît des détails, des choix de cadrages dont la beauté est invisible au néophyte.

Et la littérature ? Après une vie à lire des romans de gare, essayons de passer à Flaubert. On n'y verra que des intrigues languissantes, écrites de façon laborieuse. Tout un monde de subtilités et de fulgurances ne sera même pas soupçonné ; non par manque d'intelligence, non par paresse, mais par manque d'éducation du regard. Passons à Racine, et un bon vieux réflexe de défense nous en éloignera très vite, jurant que tout cela est dépassé, et que la beauté de ces textes est exagérée.

Et le cinéma, et la science de la mise en scène ? Et la cuisine, et les goûts que je perçois si mal que je peux à peine les nommer sucré ou salé ? « Oui, une vague note de romarin par-ci, et du poivre par là, n'est-ce pas ? » Tu parles. Ma vie en dépendrait que je ne pourrais guère aller plus loin. Et tout ce que je ne vois pas et que d'autres voient, et qui les émerveille ? « Snobisme, oui, prétention mal placée » bougonné-je. Après tout, j'entends aussi bien, je vois aussi bien que les autres. Mais non, pourtant : si je crois voir clair c'est que je manque de points de repères.

L'oeil brut ne voit pas grand chose. Et s'il crée, il créera comme il voit : flou. A l'arrache, en gros, sans force. Un chatoiement de couleurs informes, une cacophonie de bruits parfois vaguement harmonieux, et il nommera cela beauté, et cela lui suffira car il ne sait pas qu'il existe mieux. Et que ce mieux, l'humanité le nomme art depuis des millénaires, et que cet art est un accès intime à la nature du monde. Ce qui ouvre la porte du jardin, ce n'est pas un discours, ce n'est pas un message comme on le croit aujourd'hui, mais c'est l'amour de la forme nette, l'obsession du regard.

Il y a des univers entiers derrière ces tâches floues. Je le sais pour en avoir senti quelques uns, de très loin et avec maladresse. Il y a des univers dont il est impossible de soupçonner la profondeur, et la joie que procure leur découverte et leur connaissance. Il faut se jeter tout entier dans une discipline, éduquer sans cesse son regard et son corps pour commencer à soulever le voile, et entrevoir les merveilles qui attendent derrière. Elles attendent là depuis déjà des milliards d'années, mais seuls quelques yeux, quelques oreilles, quelques mains ont su les révéler.

Ces merveilles, c'est le monde lui-même.

vendredi 12 février 2016

Aparté

A une époque, quand le soir puis la nuit venaient, accompagnés de calme et de silence, on était seulement content de sa journée, d'avoir joué à tel ou tel jeu avec Guillaume ou David, d'avoir construit telle ou telle chose avec Vincent ou Jérémy, et on ne se disait jamais que le temps passait, et que bientôt on aurait soixante ans. On n'avait pas conscience de la limite. On imaginait d'autres histoires pour le jeu, d'autres façons de construire, et c'était tout, et les odeurs et les sons de la journée revenaient, et on s'endormait sans angoisse.

Désormais, laissez-moi un moment de calme pendant une nuit, et je ne vois que le tragique.

C'est qu'avant je ne savais pas que le temps n'est pas infini, qu'on ne reste pas infiniment dans l'enfance, ou bien si longtemps que c'est comme si c'était infini. On y reste quelque temps, et on en sort sans être averti, sans le voir. Les adultes ont l'air d'être d'une nature différente, et c'est rassurant car on sent bien qu'on n'est pas comme eux, et pas près d'être comme eux. Il reste du temps. Et un jour on finit par comprendre qu'on est devenu comme eux, et si on ne l'a pas senti c'est trop tard, il faut l'assumer quand même. Il faudra faire semblant. Pour les autres enfants.