dimanche 18 mars 2018

La justice et les émotions

Par Anne Lesper

Nous vivons dans un monde surmédiatisé. Toujours devant un écran, nous mangeons de l'info, du buzz et de l'intox avec boulimie, sans regarder sur les quantités ou les dates de péremption. Et plus on en mange, plus on est accro. Pourquoi ? Parce que les médias ont besoin qu'on les regarde pour exister. Ils ont besoin de nous attirer à eux le plus possible, le plus souvent possible et le plus longtemps possible.

Et comment s'y prennent-ils et y arrivent-ils si bien ? Ils nous tiennent par les émotions. Par les sensations, le sensationnel. Et ça fonctionne, alors pourquoi s'en priveraient-ils ? Si on regarde le champ lexical utilisé dans les titres et les lancements des sujets de journaux télévisés, on peut vite se rendre compte qu'ils tournent autour des émotions. "Incroyable", "attendrissant", "saisissant", "spectaculaire", "soulagement", "indignation"...

On consomme de l'info comme on regarde un film au cinéma. Plus rien n'est rationnel. On écoute ses émotions et, de là, on discerne les gentils et les méchants. Et on se fait juge des événements que traverse notre société.

Or, nous avons la chance de vivre en France dans une société démocratique, avec une justice séparée des pouvoirs de l'Etat. Et elle est gouvernée par des lois.

Il fut une époque où nous étions nos propres justiciers. C'était l'époque des tragédies. Seulement, la tragédie mène le héros à sa perte. Toujours. Son honneur, sa colère, sa tristesse, les Dieux, l'obligent à rendre justice lui-même, quitte à mourir ou à perdre tous ceux qu'il aime.

Dans une démocratie, ce que permet la justice c'est d'empêcher que le drame tourne à la tragédie.

Dans le drame, il n'y a pas d'honneur à défendre, de destin auquel on doit faire face, de Dieux que l'on doit honorer. Au tribunal de la démocratie, il y a la victime, l'accusé et le juge. Pas de place pour les Dieux, pas de place pour les émotions. Il y les faits, la loi et le juge pour la faire appliquer. En se substituant au juge de la démocratie avec nos émotions et nos Dieux, on revient à un monde sauvage où chacun agit en fonction de ses propres règles, de ses propres convictions. Retour au chaos.

Les émotions font partie de notre nature, et croire en un dieu ou plusieurs dieux ou aucun est l'affaire de chacun pour soi, mais en aucun cas cela ne doit intervenir dans la justice de la démocratie.

jeudi 2 mars 2017

C'est pas moi, c'est les autres

C'est à croire que le ressentiment est devenu le principal axe d'interprétation du monde.

Je lis le mot "discrimination" un million de fois par jour, dans des journaux ou des articles de blog qui sont tous exactement les mêmes, qui racontent tous exactement la même chose. Hier, nouvelle invention, c'était la "discrimination liée au fait d'être parent", et à l'intérieur de cette discrimination, un type se plaignait d'une autre discrimination, celle qui discriminait les pères par rapport aux mères. Et bien sûr, spectacle consternant, les commentaires de l'article étaient le lieu d'une lutte entre hommes et femmes, celles-ci répondant qu'en réalité, c'étaient les mères qui étaient discriminées par rapport aux pères, à l'intérieur de cette discrimination globale liée au fait d'être parent.

Est-ce que tout ce bordel est sincère, est-ce que c'est un jeu, ou bien est-ce de l'hypersensibilité ?

Quand on fait un pas en arrière pour voir le tableau, c'est à désespérer. La France est devenue un pays globalement traversé de ressentiment, un pays de jalousie, de mesquineries, où l'on ne sait pratiquement plus que réagir, et jamais créer (ou bien l'on fait semblant de créer, en copiant un truc à la mode dont on change la couleur, et un faux public se mystifie lui-même en feignant de trouver ça fantastique et l'oublie sitôt après avoir détourné les yeux). Je participe de moins en moins à des conversations, ces conversations qui me nourrissaient autrefois et dont je tirais plaisir par l'écoute d'autres points de vue que le mien ; et je suis de plus en plus pris à parti dans des interpellations, des discours graves et agressifs, tenus par des militants qui s'énervent, se raidissent sur leurs ergots, et où le point de vue différent est traité comme un argument à réfuter.

Je crois qu'on adore la possibilité que ce monde nous offre de nous prendre pour des génies d'humanité, des génies de tendresse et de sagesse, mais empêchés par le système. Nous sommes tous des agneaux, bien sûr, nous sommes tous absolument géniaux, c'est le système qui nous oblige à devenir agressifs et railleurs. On adore chicaner sur l'oppression qui oppresse, la discrimination qui discrimine, jusque dans la coiffure d'untel qui est une agression passive, et on cherche la douleur au quotidien, on la travaille, on en dégage les angles, et c'est dans son exposition et dans la recherche des coupables qu'on investit toutes nos forces créatrices.

Il faut voir Twitter, c'est édifiant : Lacrimosa toute la journée. C'est le ressentiment qui nous inspire, qui nous donne envie de nous lever le matin pour combattre les fascistes, les communistes, tous ces salauds. Où est le positif, où est la joie ? Pas de joie, non ! trop légère la joie, quand il se passe tant de choses si graves. D'ailleurs, 87% des demandes mondiales de censure de tweets proviennent de France. Prenez un instant pour avaler : quatre-vingt-sept pourcents. C'est de l'hyper-vigilance antifasciste ou de l'hypersensibilité ?

Existe-t-il seulement un endroit où l'on peut encore se rendre, en France, sans entendre les caquètements de la foule en train de chercher qui accuser aujourd'hui, et comment ? Je sais que oui, bien sûr, et j'exagère l'ampleur du phénomène en dehors des réseaux, mais enfin il faut bien que je dise quelque part que l'eau monte... Car je doute que ce soit une civilisation d'avenir, celle dont la passion vitale est de détecter des discriminations à l'intérieur de discriminations discriminantes, alors que tous les jours pourtant, il y a la belle vie dehors.

Sur quoi, Abd Al Malik :


mercredi 22 février 2017

L'art contre le ressentiment

Céline


Mon grand-père adorait Louis-Ferdinand Céline.

Il était Juif, il avait connu le statut des Juifs en France, avait perdu son emploi d'avocat sous l'Occupation, mais il adorait Céline. Et si l'on abordait avec lui la question qui fâche, si on lui demandait comment il s'arrangeait de son antisémitisme, ce qu'il faisait des pages délirantes de Bagatelle pour un massacre, il ne se démontait pas : il répondait que Céline ne pensait pas ce qu'il écrivait, que c'était de la provocation. Il ne pouvait pas envisager le contraire.

Je n'ai pas lu Bagatelle pour un massacre, seulement des extraits ; mais ils m'ont suffi. J'aurais aimé donner raison à mon grand-père, mais je n'y ai senti aucune ironie. Et s'il y en a une, je n'en vois pas l'intérêt. C'est atroce.

Si je raconte cela c'est pour dire que, vraisemblablement, mon grand-père s'était fabriqué une version personnelle de Céline, pour laquelle il pouvait, sinon avoir de la sympathie, du moins éprouver une certaine proximité. Peut-être ne pensait-il pas vraiment que Céline faisait de la provocation. Mais il se laissait le croire, et entretenait avec son fantôme et ses œuvres une relation apaisée. Je veux dire par là que s'il avait rencontré Céline au coin d'une rue, il ne l'aurait pas évité et n'aurait pas été mal à l'aise. Je connais mon grand-père : il lui aurait sans doute parlé de littérature.

De nos jours, cette idée devient inconcevable. De nos jours, on imagine qu'un Juif croisant Céline au coin d'une rue devrait plutôt lui casser la gueule, comme s'il était soudain réduit à sa seule identité juive, réduit à n'être plus que ça : un Juif ; forcé à devenir pour un instant le représentant symbolique d'un peuple qu'il n'est pas.

C'est exactement ce qui est arrivé au judoka Teddy Riner, aux jeux olympiques de 2012, lorsque, après avoir remporté la médaille d'or, il est allé s'agenouiller devant son entraîneur pour embrasser ses chaussures. Riner expliquerait plus tard qu'il s'agissait d'une sorte de pari superstitieux entre eux (si je gagne, je te baise les pieds devant tout le monde). Mais il se trouvait que l'entraîneur était blanc, et Riner noir. Et alors, un étrange mouvement de protestation s'était élevé : plusieurs représentants d'associations antiracistes avaient manifesté leur malaise, ou bien s'étaient franchement scandalisés de voir ainsi un noir s'agenouiller devant un blanc. Ces gens n'étaient manifestement plus capables de voir seulement deux hommes, deux camarades heureux de leur victoire commune et partageant un instant de complicité : leur couleur de peau passait en premier, avant même leur humanité. Teddy Riner, à cet instant, n'aurait pas dû être Teddy Riner, mais le noir symbolique, représentant de tout un peuple réduit à sa seule dimension de peuple esclave. Honnêtement, je continue de trouver ces réactions abominables, écoeurantes. On peut faire mieux que ça, on peut s'élever au-dessus de ça.

mercredi 21 septembre 2016

Note rapide sur le libre-arbitre

« Nous ne sommes que nos pensées ; les organes et le corps n'existent que pour les soutenir » : voilà notre cercueil. Et « nos pensées ne sont qu'informations » : voilà le clou qui le referme.

Si je ne décide pas d'une action en pensée, je me crois déterminé : je prétends que ce n'est pas moi qui agis. Si mes organes, mon corps, agissent selon des lois qui ne sont pas celles des pensées mais celles du monde physique, je me crois privé de libre arbitre. C'est pourtant bien mon corps qui agit, mais sous prétexte qu'il n'a pas intégré dans son mouvement cette minuscule sécrétion du cerveau qu'est la pensée consciente, je dis que ce n'était pas moi, et je suis vexé.

Quelle personnalité susceptible et égoïste que ce cerveau « conscient »... Et l'estomac ? N'est-ce pas moi qui digère ? Et les poumons ? N'est-ce pas moi qui inspire, et n'est-ce pas moi qui envoie l'oxygène réveiller mes muscles ? « Non ce n'est pas toi, c'est ton corps » : et voici la trahison révélée.

Le concept de libre-arbitre ne sortirait-il pas d'une erreur d'interprétation de ce qu'est un individu ? Ne viendrait-il pas d'une volonté, non de libérer l'individu, mais plutôt de le restreindre à ce qui en lui est conscient ? Une tentation de le priver de tout ce qui ne passe pas par la pensée consciente, une tentation de dire « tout ceci n'est pas moi, je ne suis ni respiration ni force musculaire ». Et ainsi, en souhaitant être libre, je souhaite aussi qu'il me soit impossible de danser ; car c'est mon corps qui danse, et qui rejette la conscience de côté.

Vouloir le libre-arbitre, s'y accrocher fermement, n'est-ce pas refuser la vie pleine ?


Avec mes joies, avec mes peines, j'ai mâché des quignons de ma terre; et maintenant, la ligne où se fait le juste départ, la ligne au-delà de laquelle je cesse d'être moi pour devenir houle ondulée des collines, la ligne est cachée sous la frondaison de mes veines et de mes artères, dans les branchages de mes muscles, dans l'herbe de mon sang, dans ce grand sang vert qui bout sous la toison des olivaies et sous le poil de ma poitrine.

Jean Giono - Manosque-des-plateaux

dimanche 18 septembre 2016

La société des enfants

Je vois deux sortes de règles du jeu.

Les enfants vivent dans un monde régi par des lois morales, qui sont une création des adultes et les protègent. Ils évoluent dans un univers cadré, où la bonne action est récompensée d'une piécette ou d'un baiser, et la mauvaise punie d'une privation ; un monde où l'on est consolé quand on a mal et quand on a peur. Mais en grandissant, ce monde s'écroule ; ou plutôt, on se rend compte qu'il n'était qu'un monde à l'intérieur d'un monde, une sorte de cocon : le véritable monde ne répond pas à l'appel de l'homme comme les adultes répondent aux enfants. Il est indifférent à la souffrance, il ne console pas spécialement, ne réjouit pas, frappe au hasard, donne et reprend sans raison.

Nous finissons par l'apprendre : la bonté de cœur n'est pas toujours récompensée tandis que la mesquinerie et le calcul paient ; le fort mange le faible, des innocents souffrent et des salauds prospèrent. Incarné dans une avalanche ou un accident d'avion, le hasard fauche des centaines de braves gens. On me répondra sans doute que beaucoup d'enfants le savent déjà, mais il y a tout de même une différence : les enfants le savent et l'oublient, tandis que les adultes n'en sont plus capables. L'arrivée de responsabilités change la perspective, fait passer l'envie de jouer au mariole, commence par teinter doucement les joies d'une sorte d'inquiétude  et avec les années, c'est l'angoisse qui déplie ses ailes.

On ne se protège pas du sort par la morale mais par la raison pratique. On peut considérer les sociétés comme autant de forteresses que les hommes ont fondées pour tenir le hasard et l'incertitude à distance, et rétablir la prédominance des lois morales. Grâce à la justice, le voleur est puni et l'on protège le faible contre le fort.

Les enfants vivent pleinement selon les lois des hommes. L'enfance est l'âge de l'ignorance bienheureuse et de l'interprétation morale du monde.

L'adolescence est l'âge de la transition : l'individu commence à entrevoir l'ombre de l'absurde et se rebelle de toutes ses forces pour continuer à croire que le monde est moral, c'est à dire qu'il est bon. C'est l'âge de la philosophie. C'est l'âge auquel on s'enthousiasme pour les grands systèmes expliquant que le monde n'est pas vraiment amoral, comme il en l'air, mais qu'il existe un principe négatif, un principe malin qui l'empêche de retrouver sa vraie forme.

La condition d'entrée dans l'âge adulte, c'est l'assimilation du caractère imprévisible et tragique du monde. C'est l'âge de la littérature. On découvre que les systèmes philosophiques ne fonctionnent jamais dans les détails car on découvre la nuance, on découvre ce que c'est que d'être un homme. On franchit les murs de la cité, comme dans les romans d'initiation, et on s'aperçoit qu'à l'extérieur, rien n'est certain, rien n'est fixé, et que les lois morales ne valaient qu'à l'intérieur des murs, dans ce petit monde retranché qui se prenait pour la totalité.

Il ne s'agit pas de rejeter la morale, mais d'accepter qu'elle soit une structure humaine à laquelle le monde n'est pas soumis. Or ce passage, notre époque ne le supporte manifestement plus. On peut même se demander si elle est encore capable de le comprendre.



Par-delà le bien et le mal

Lorsque le monde extérieur entre dans la ville, il passe par les portes du hasard et de la tragédie.

Le hasard, c'est l'avalanche ou le tremblement de terre qui engloutissent des dizaines d'innocents, parfois des gens formidables qui disparaissent sans raison. Passée la stupeur, le premier réflexe de l'homme moderne c'est de se tourner vers l'Etat et de lui demander des comptes. Car il nous faut un coupable, il faut que quelqu'un soit responsable ; il nous paraît invraisemblable que la Nature puisse être méchante sans que quelqu'un l'ait provoquée. La fatalité n'existe plus : c'est l'Etat qui a mal géré, c'est l'ingénieur qui a bâclé la conception des immeubles, et si ce n'est rien de tout ça, alors c'est l'Homme qui a provoqué la colère du monde en le polluant. Il faut que quelqu'un ait fait du mal pour que le mal nous revienne : la gratuité nous est insupportable. On confond notre petit monde moral avec les lois absurdes du monde. On raisonne comme des enfants.

La tragédie, c'est le conflit insoluble. C'est Antigone enterrant son frère, contre Créon défendant la cité. C'est aussi les petites tragédies du quotidien, où des gens qui s'aiment ne se comprennent plus. Les deux parties ont raison et tort, la morale est impuissante à trancher le dilemme, et tout se finit par un déchirement.

Avec l'affaire Vincent Lambert, l'opinion publique entre dans l'intimité familiale, et exige qu'une question tragique soit magiquement convertie en problème moral par la grâce de la législation. Il faut que l'Etat tranche, car l'homme moderne ne supporte pas l'incertitude : il lui faut un coupable et une victime. Et l'on rencontre de plus en plus de gens persuadés de tenir la réponse définitive, et devenant littéralement fous de rage si on leur demande de considérer un autre aspect des choses. Non ! Ils s'accrochent fermement à leur idée et refusent d'envisager que le monde puisse être flottant et incertain. Ils se comportent en adolescents.

On peut faire une excellente synthèse avec le dilemme des voitures sans pilote.

Le problème commence à devenir fameux : les concepteurs et techniciens de voitures sans pilote se demandent si, dans des cas très particuliers, il ne faudrait pas programmer la voiture pour se jeter contre un mur et tuer son passager, si cela peut éviter de renverser un groupe de piétons sur la route. On est exactement sur le nœud du problème.

Quand un être humain se retrouve dans la situation où il doit choisir entre jeter sa voiture contre un pylône ou bien renverser un autre être humain sur la route, le choix qu'il fait est trop rapide pour être moral. Ce qui se joue est hasardeux et tragique. Le chauffeur aura des réflexes conditionnés par toute une vie de rencontres et d'expériences. Il réagira en fonction de son environnement immédiat, de ce qui lui passait par la tête juste avant l'accident. Non seulement il est impossible de savoir ce qui se passera, mais il est encore impossible de trouver une issue morale, de dire "il faut qu'il se sacrifie" ou bien "il faut qu'il se sauve".

Par contre, si c'est une machine qui conduit, tout est différent car la machine a le temps de réfléchir. Elle pense mille fois plus vite, analyse mille fois plus vite que le chauffeur. Elle n'est pas influencée par le stress, elle n'a que des données neutres à sa disposition. Mais elle ne peut rien décider tant qu'on n'a pas transformé le choix tragique en un choix moral. Il faut absolument lui dire de ce qu'il est bon de faire : tuer le chauffeur ou tuer le piéton.

L'homme est incapable de répondre à cette question. Il vit sa vie sans savoir.
La machine ne peut pas agir sans réponse à cette question. Sans savoir, elle ne peut rien faire.

Et nous voilà tous à chercher comment tirer le conflit sur le terrain de la moralité. Et voilà que nous cherchons des critères objectifs là où il n'y a que le mystère irréductible de la vie : on peut se baser sur l'âge des deux personnes, et décider de sauver la plus jeune. On peut se baser sur le nombre d'individus qui se trouvent dans la voiture et sur la route, et se livrer à un calcul matériel qui, spontanément, nous paraît répugnant ; car nous ne sommes pas capables de nous passer du tragique.

La seule question, en définitive, est celle-ci : quelle part d'humanité sommes-nous prêts à abandonner pour résoudre le dilemme ? Jusqu'à quel point pouvons-nous nous permettre de penser comme des machines ?



Ne voudriez-vous pas plutôt mourir ?

S'il n'est pas question de critiquer l'entreprise de mise en forme de l'absurde à travers les civilisations, on peut se demander à quel type de société risque de conduire la négation pure et simple du caractère irrationnel du monde et des hommes.

Car l'aveuglement moraliste ne supporte pas la nuance. Il ne supporte pas la légèreté. Dans sa folie, il est persuadé que si le monde tourne mal, c'est qu'un principe extérieur en est la cause. Après tout, il faut bien que le Mal s'explique : par le diable, par la domination bourgeoise, par la corruption capitaliste ou par la méchanceté ontologique du désormais célèbre homme blanc hétérosexuel cis-genre. Dans tous les cas, quelqu'un doit être coupable ; et nos époques matérialistes post-chrétiennes ont un faible pour l'humanité elle-même.

De nouveaux prêtres d'une nouvelle église ont fait leur apparition. Ils sont extrêmement sérieux et solennels. Ils savent qu'ils portent le malheur du monde sur leurs épaules. Incapables d'enseigner aux adolescents que leur réalité n'était qu'un rêve humain, trop humain, les encourageant au contraire dans l'idée qu'il faut trouver la source du hasard et du tragique pour l'éradiquer, ils les empêchent de passer à l'âge adulte. Ils les préparent à devenir des juges aux mines sombres, fatigués, agressifs, toujours prêts à désigner celui en qui brille encore une étincelle d'humanité, et à l'accabler de reproches.

L'humanité est mauvaise, disent les nouveaux prêtres. On leur répondra qu'elle sait parfois faire preuve d'amour ; mais combien pèsent quelques anecdotes face au drame d'être responsable, chaque jour, du travail d'enfants dans des mines de cobalt parce qu'on a acheté un smartphone, et de l'aggravation du réchauffement climatique parce qu'on a laissé la lumière allumée trop tard, et de la souffrance des animaux abattus dans l'industrie alimentaire parce qu'on aime le jambon, et de la désertification parce qu'on s'est rabattu sur le soja, et de la peine causée à une connaissance homosexuelle parce qu'on a fait une blague qui nous a parue drôle ?

La vie est tragique parce qu'il faut bien vivre, et que vivre cause souffrance et drames absolument partout, même quand on ne les voit pas, à des niveaux de perception ou de conscience qui nous sont inconnus. Si l'on est un adulte, on en fait son compte et on vit avec. On assume et on s'en arrange comme on peut. Et l'on joue de légèreté, de comédie et de drame pour y survivre. Et l'on crée pour y survivre. Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité, écrivait Nietzsche.

Mais si l'on est resté un enfant, que pouvons-nous répondre honnêtement aux prêtres ? On se débat avec de pauvres arguments, on dira qu'on peut trier ses déchets, qu'on peut réduire grandement l'impact négatif de sa vie, on dira qu'on peut apprendre à plaisanter de la bonne façon, mais la vérité est que tout dépend du degré de sensibilité des juges, et que le degré de sensibilité ne cesse d'évoluer en fonction de ce qu'on s'est déjà interdit.

On riait il y a quinze ans de sketches des Inconnus qui scandaliseraient aujourd'hui la plupart des jeunes adultes. Les hiérarchies de valeurs qui nous établissions alors étaient bien trop hiérarchiques pour les êtres subtils que nous sommes devenus. Les blagues sur les femmes, sur les tics régionaux, les "folles" comme on osait encore les appeler, nous horrifient aujourd'hui. Elles sont devenues très graves, car le monde va de plus en plus mal. Et déjà on sent que notre nez devient trop sensible à la légèreté envers les animaux, la hiérarchie naturelle entre eux et nous est de plus en plus insupportable.

Plus une culture devient raffinée, plus sa morale est délicate et précise, affûtée, plus en réalité elle devient tyrannique et moins elle produit des individus capable de créer. Tout l'effraie, tout la dégoûte, et jusqu'à ce qui semble pour d'autres des absurdités. 

Voyez déjà où nous en sommes. Et voyez où nous allons.

Il est de moins en moins possible de discuter. Il est de moins en moins possible d'être léger. Le périmètre de ce dont notre morale nous laisse encore le droit de rire diminue chaque jour. Petit à petit, cette culture élève des individus timides, faibles, au sens où ils n'osent plus rien créer de peur de causer du mal. Comment faut-il faire ? Que quelqu'un nous le dise ! Comment faut-il écrire, que faut-il écrire, comment faut-il parler, de quoi faut-il rire ? Chaque faux pas est observé et trié, noté bon ou mauvais. Et ce n'est pas le faux-pas seul qui est classé, mais l'individu entier, reconnu coupable de l'état du monde. Vous êtes un raciste, monsieur. Vous êtes un salaud, monsieur. Tout irait bien mieux si les gens comme vous...

Ne soyez plus humains, disent nos nouveaux prêtres. Soyez des créatures prévisibles et logiques. Taisez-vous. Respectez les règles qui feront que le monde retrouvera son assiette. Vous pensez mal. Vous vivez mal. Vous êtes le problème.

Pourquoi ne deviendriez-vous pas plutôt des machines ? Soyez des robots. Les robots ne peuvent pas faire la moindre action amorale. Ils sont sages. Les robots échappent totalement au tragique, savez-vous ?

Mais oui. Eux au moins le peuvent. Et ils ont une méthode imparable pour cela : ils sont morts.

vendredi 5 août 2016

L'homme abstrait

La révolution qu'opèrent les Lumières en Europe, c'est celle de l'inversion de Dieu et de l'homme : depuis la plus lointaine antiquité, on avait toujours placé Dieu comme principe fondamental du monde, et décliné l'homme ensuite, comme produit de Dieu.

Et on disait : Dieu préside à tout, il est la source de tout. Il a telle et telle caractéristiques, il est panthéon grec, cosmos, Nature ou Dieu unique, et il veut ceci et cela. Ce qu'il veut, c'est le Bien, et l'homme bon est celui qui suit le Bien commandé par Dieu.

Emmanuel Kant
C'est Kant, le sommet des Lumières, qui inverse définitivement la hiérarchie ; car dans l'esprit des philosophes des XVIIème et XVIIIème siècles, il est impossible, sans tricher, de remonter au-delà de la pensée humaine. Il est impossible de sortir de soi, impossible d'accéder à l'objectivité ; tout est subjectif. C'est l'homme qui ouvre les yeux, découvre le monde, ordonne les choses, les classe, les regroupe en catégories. Tout passe par le filtre de l'esprit humain. C'est l'homme qui décrit Dieu ; et c'est aussi l'homme qui lui fournit ses caractéristiques. Qu'un Dieu existe ou non, ça n'est plus la question. Quoi qu'il en soit, tout commence et tout finit dans l'esprit de l'homme ; et ce Dieu tel que nous l'avons imaginé et défini, c'est bien lui qui est secondaire, qui vient après la pensée humaine.

Cataclysme ! Et ainsi, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, c'est l'homme qui se retrouve propulsé principe fondamental. Conséquence immédiate : il se libère des chaînes de la tyrannie, car à présent, plus aucun chef, plus aucune organisation ne peuvent déclarer : nous avons découvert les principes fondamentaux qui régissent le monde et que tous les hommes doivent suivre. Car le principe fondamental, c'est l'homme lui-même. Le rapport à Dieu devient intime, personnel : il ne peut plus organiser la politique. Et si les hommes se soumettent quand même à un gouvernement, ça n'est plus pour se soumettre à Dieu à travers lui, mais parce qu'ils l'ont voulu et accepté : ils passent entre eux un contrat social tacite.

vendredi 3 juin 2016

Au milieu de rien...

Hier soir, tandis que nous étions sur la scène du cirque d'hiver de Paris, attendant notre entrée, et que l'orchestre jouait la mélodie poignante du troisième mouvement de la neuvième symphonie de Beethoven, je me suis mis à penser à ce que nous faisions là, tous, spectateurs et musiciens, comiques chimpanzés entassés dans un bâtiment rond, écoutant en silence une musique composée voilà deux siècles.

Il y a quelque chose de bouleversant à se souvenir que nous sommes bien des animaux, des singes sortis de cavernes, qui se sont élevés tous seuls à placer leurs doigts sur leurs violons conçus et fabriqués dans la patience des siècles, qui ont découvert tous seuls les lois de l'harmonie et du rythme, pathétiques singes en leurs solennels habits, tous ensemble appliqués à leur tâche inutile et magnifique.

S'il existe plus précieux accomplissement de l'homme que l'art, je ne le connais pas.

Combien de temps a-t-il fallu, combien de batailles, combien de tyrannies et de guerres, combien de travail, combien de passions et de fureur à entraver nos propres mouvements, à les contraindre, à leur donner une forme, quel acharnement, quelle patience pour produire ce miracle du troisième mouvement de la neuvième symphonie de Beethoven ?

Nous qui étions des singes dans des cavernes, et avant ça de minuscules mammifères, eux-mêmes sortis des méduses, du plancton et des bactéries, elles-mêmes nées du sempiternel mouvement de l'univers, assemblant et désassemblant toute chose selon d'immuables lois. Nous qui sommes si peu ; des pas-grand-chose, violents et concupiscents, des agitations quantiques ayant pris chair et conscience, nous qui sommes constitués de la force des tempêtes et du silence des abysses, comment ne pouvons-nous pas ressentir un frisson métaphysique devant le spectacle de cette foule silencieuse, concentrée, plaçant une telle importance dans cet objectif minuscule et insensé : faire entendre dans l'univers glacé le son d'une mélodie d'amour et de consolation.

Toutes ces grâces, cette magie, résonnant sur une minuscule planète de rien, au milieu d'océans infinis. Les mots sont impuissants.



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vendredi 19 février 2016

Le monde est flou


J'ai beau le savoir déjà, je m'étonne souvent de redécouvrir à quel point un regard « non éduqué » peut être myope.

Il y a quelque temps, j'ai découvert que les Espagnols voulant apprendre le français éprouvaient de grosses difficultés à prononcer les voyelles nasalisées. La différence entre les sons -an et -in leur est quasiment inaudible. Pour nous, la différence entre « l'Inde » et « Lande » est flagrante ; pour eux c'est une subtilité de coupeurs de cheveux en quatre (comme, pour nous, la mythique accentuation des voyelles en chinois). Je crois savoir aussi que les Japonais éprouvent une difficulté du même ordre avec les sons R et L, qu'ils ne savent pas distinguer.

Finalement, chacun dans son coin entend mal, tout en étant persuadé que c'est lui qui entend bien, et que les autres sont des finasseurs. Mais qu'on décide d'entraîner son oreille, et on découvrira très vite qu'elle manquait en effet de raffinement, et qu'un monde de nuances lui échappait. On entendra mieux. Ou, pour le dire autrement, on verra soudain plus net. L'éducation apporte des lentilles correctrices : des détails qu'on était physiquement incapable de percevoir surgissent soudain du magma et projettent de nouvelles ombres, de nouvelles beautés, donnant au tableau d'ensemble une tonalité différente.

On s'en rend compte aussi quand on compare l'impression que nous fait un flot de paroles dans une langue inconnue, et le même flot dans une langue qu'on commence tout juste à maîtriser. Dans le premier cas, on n'entend qu'un ronflement aléatoire où tout se mélange. Les phrases, le rythme et les ruptures de ton sont noyés dans une coulée molle. Dans l'autre cas, même si on ne comprend pas tout, on perçoit précisément les consonnes, les silences, et le sens du discours nous apparaît. On voit plus net.

Mais au-delà des langues, ce myopisme de la vision « non éduquée » touche tous les domaines.

Vous sortez de chez vous un dimanche ensoleillé, et allez faire un tour au parc. Le spectacle des arbres, des herbes et du ciel vous semble complet, très net, parfait. Mais à quelle sorte de bouillie croyez-vous avoir accès, par rapport à la quantité de détails qu'y perçoit un grand peintre ? Si vous pensez là encore qu'il s'agit de finasseries, c'est que vous n'avez jamais essayé de peindre un visage humain. Si l'on n'utilise que des nuances de rose et de beige, généralement ça ne donne rien. Il faut un certain acharnement avant de découvrir pourquoi : c'est qu'il y a une diversité invraisemblable de nuances vertes, bleues et orange colorant cette peau. Seulement, un regard brut ne voit rien. L'oeil brut voit « du rose ». Tandis qu'un peintre, ces perceptions lui sont rentrées dans le corps ; là où vous voyez du rose, lui voit trente nuances différentes. Il voit plus net (quoique généralement il n'y fasse pas attention, car l'apprentissage est progressif ; il faudrait pouvoir sauter du regard brut au regard éduqué pour tomber à la renverse devant la différence).

Dans un autre domaine, je me souviens du ravissement hébété que j'ai ressenti en comprenant que le Kyrie du Requiem de Mozart était une fugue (j'ai découvert très tard la définition du mot fugue). Jusqu'ici, j'avais toujours écouté le Requiem en gros, comme une masse sonore indistincte d'où émergeait le Lacrimosa. Mais ce soir-là, je m'en souviens nettement, j'étais dans le métro, avec des écouteurs minables dans les oreilles, et brusquement j'ai pris conscience du rôle que tenaient les quatre pupitres du choeur, sopranos, altos, ténors et basses. Ils bâtissaient un édifice, empilant à l'infini la supplication Prenez pitié, Seigneur, se passant le relais l'un après l'autre. D'un coup, une dimension que je n'avais jamais entendue a surgi devant moi. C'était comme de tomber nez-à-nez avec une cathédrale au détour d'une rue. Ce morceau de musique que j'avais déjà écouté cent fois, je l'entendais véritablement pour la première, et ça me sciait les jambes (ce qui n'était certes pas si grave, car j'étais assis). Je voyais plus net. Et encore n'avais-je même pas effleuré la surface (je vous ferai la grâce de ne pas évoquer les merveilles que représentent l'accentuation tonique du latin et la coupure des S, ça passerait encore pour des finasseries).

Faîtes écouter deux versions différentes, l'une très bonne, l'autre très moyenne, d'un tube comme la 5ème symphonie de Beethoven à quelqu'un qui n'écoute jamais de musique classique. Il y a des chances pour que cette personne ne fasse aucune différence. A vous, ce peut-être sera flagrant. Mais même si vous lui indiquez précisément ce qui vous écorche les oreilles dans la version moyenne, ça passera pour un caprice de pinailleur, de même que les Espagnols se demandent comment on peut accorder tant d'importance à la différence entre -an et -in.

Et que dire des photographes ? Que dire de Willy Ronis, qui restait posté en embuscade dans un coin de rue pendant des heures, attendant le bon moment, la bonne symétrie pour prendre son cliché ? Que ressentait son corps, dans quel état d'éveil se trouvait-il pour détecter que c'était ici qu'il fallait être, ici qu'il fallait attendre ? Ronis voyait dans les villes, l'architecture et le mouvement des foules ce que je suis incapable de voir. Et dans ses photos, un oeil brut comme le mien ne voit que du joli, du bien fait. Ce n'est déjà pas si mal. Mais un oeil éduqué reconnaît des détails, des choix de cadrages dont la beauté est invisible au néophyte.

Et la littérature ? Après une vie à lire des romans de gare, essayons de passer à Flaubert. On n'y verra que des intrigues languissantes, écrites de façon laborieuse. Tout un monde de subtilités et de fulgurances ne sera même pas soupçonné ; non par manque d'intelligence, non par paresse, mais par manque d'éducation du regard. Passons à Racine, et un bon vieux réflexe de défense nous en éloignera très vite, jurant que tout cela est dépassé, et que la beauté de ces textes est exagérée.

Et le cinéma, et la science de la mise en scène ? Et la cuisine, et les goûts que je perçois si mal que je peux à peine les nommer sucré ou salé ? « Oui, une vague note de romarin par-ci, et du poivre par là, n'est-ce pas ? » Tu parles. Ma vie en dépendrait que je ne pourrais guère aller plus loin. Et tout ce que je ne vois pas et que d'autres voient, et qui les émerveille ? « Snobisme, oui, prétention mal placée » bougonné-je. Après tout, j'entends aussi bien, je vois aussi bien que les autres. Mais non, pourtant : si je crois voir clair c'est que je manque de points de repères.

L'oeil brut ne voit pas grand chose. Et s'il crée, il créera comme il voit : flou. A l'arrache, en gros, sans force. Un chatoiement de couleurs informes, une cacophonie de bruits parfois vaguement harmonieux, et il nommera cela beauté, et cela lui suffira car il ne sait pas qu'il existe mieux. Et que ce mieux, l'humanité le nomme art depuis des millénaires, et que cet art est un accès intime à la nature du monde. Ce qui ouvre la porte du jardin, ce n'est pas un discours, ce n'est pas un message comme on le croit aujourd'hui, mais c'est l'amour de la forme nette, l'obsession du regard.

Il y a des univers entiers derrière ces tâches floues. Je le sais pour en avoir senti quelques uns, de très loin et avec maladresse. Il y a des univers dont il est impossible de soupçonner la profondeur, et la joie que procure leur découverte et leur connaissance. Il faut se jeter tout entier dans une discipline, éduquer sans cesse son regard et son corps pour commencer à soulever le voile, et entrevoir les merveilles qui attendent derrière. Elles attendent là depuis déjà des milliards d'années, mais seuls quelques yeux, quelques oreilles, quelques mains ont su les révéler.

Ces merveilles, c'est le monde lui-même.

vendredi 12 février 2016

Aparté

A une époque, quand le soir puis la nuit venaient, accompagnés de calme et de silence, on était seulement content de sa journée, d'avoir joué à tel ou tel jeu avec Guillaume ou David, d'avoir construit telle ou telle chose avec Vincent ou Jérémy, et on ne se disait jamais que le temps passait, et que bientôt on aurait soixante ans. On n'avait pas conscience de la limite. On imaginait d'autres histoires pour le jeu, d'autres façons de construire, et c'était tout, et les odeurs et les sons de la journée revenaient, et on s'endormait sans angoisse.

Désormais, laissez-moi un moment de calme pendant une nuit, et je ne vois que le tragique.

C'est qu'avant je ne savais pas que le temps n'est pas infini, qu'on ne reste pas infiniment dans l'enfance, ou bien si longtemps que c'est comme si c'était infini. On y reste quelque temps, et on en sort sans être averti, sans le voir. Les adultes ont l'air d'être d'une nature différente, et c'est rassurant car on sent bien qu'on n'est pas comme eux, et pas près d'être comme eux. Il reste du temps. Et un jour on finit par comprendre qu'on est devenu comme eux, et si on ne l'a pas senti c'est trop tard, il faut l'assumer quand même. Il faudra faire semblant. Pour les autres enfants.

mercredi 13 janvier 2016

Pierre Boulez

D'après nombre d'articles de journaux, écrits à l'occasion de la mort de Pierre Boulez, il parait que ce dernier a fait entrer la musique classique française dans la modernité.

Pour le monde médiatique et intellectuel, la modernité c'est donc ça :




Quel monde merveilleux, plein de promesses et de beautés, de tendresses et de joies. C'est une modernité qui fait envie, n'est-ce pas ? On voudrait y passer sa vie.

Pour Francis Poulenc, quasi-contemporain de Boulez, la modernité c'était ça :


Ou encore :

Sur un texte de Jean Anouilh :

Les chemins qui vont à la mer ont gardé de notre passage
Des fleurs effeuillées et l’écho, sous leurs arbres, de nos deux rires clairs.
Hélas ! des jours de bonheur, radieuses joies envolées,
Je vais sans retrouver traces dans mon coeur.
Chemins de mon amour, je vous cherche toujours,
Chemins perdus vous n’êtes plus et vos échos sont sourds.
Chemins du désespoir, chemins du souvenir, chemins du premier jour
Divins chemins d’amour.

Si je dois l’oublier un jour, la vie effaçant toutes choses
Je veux qu’en mon coeur un souvenir repose plus fort que l’autre amour
Le souvenir du chemin où tremblante et toute éperdue
Un jour j’ai senti sur moi brûler tes mains.
Chemins de mon amour, je vous cherche toujours,
Chemins perdus vous n’étes plus et vos échos sont sourds.
Chemins du désespoir, chemins du souvenir, chemins du premier jour
Divins chemins d’amour.



Faut-il en dire plus sur le peu de considération que je portais à Boulez et à cette conception déconstructrice, négatrice de tout héritage, que devrait être la modernité ?

mardi 10 novembre 2015

Tu es cela.


La colère me saisit tout entier, comme la venue d'une tempête décolore le ciel.

Soudain, je dois me plier au caprice d'une force que je n'ai pas décidée, mais qui vient de surgir d'elle-même. Cette pulsion qui me fera renverser un meuble, qui fera trépigner les muscles de mes bras et leur donnera envie de cogner, je la connais. Je l'ai déjà observée ailleurs. Je l'ai reconnue dans la fureur de la nature, qui arrache les toitures, déracine les arbres et jette les voitures en travers des routes par le souffle d'un ouragan. Je l'ai vue aussi transformer de paisibles fleuves en furies infernales avalant les champs, les maisons et les hommes. Cette pulsion de colère, qui m'est si intime et si immédiate, je dis pourtant qu'elle est identique à celle qui fait cracher aux soleils des langues de feu de cent millions de kilomètres, et identique aussi à celle qui fait se fracasser d'énormes astéroïdes sur des planètes où tout était calme depuis un milliard d'années.

Si je regarde autour de moi, c'est mon propre visage que je découvre. Tat tvam asi, professait la philosophie indienne du Vedanta  : « tu es cela ». Je sais, écrivait Schopenhauer dans un accès de fièvre prophétique, je sais qu'on me traiterait de fou si je prétendais que le chat qui joue actuellement dans la cour est le même que celui qui y faisait les mêmes bonds il y a six cents ans, mais je sais qu'il est bien plus fou encore de croire que ces deux chats sont totalement différents de part en part.

lundi 24 août 2015

Le problème posé par la raison

A propos de culture - 2ème partie


Ce que nous nommons raison est un mécanisme fondamental de l'intelligence, dont le rôle est de trouver des causes. Lorsqu'on dit que quelqu'un raisonne, c'est qu'il est en général en train d'essayer de connecter des faits les uns aux autres par un lien, par un principe universel que nous nommons causalité. C'est ainsi que l'on résout des enquêtes de police, mais c'est aussi le fondement de toute science : à partir d'un événement, on tente de remonter à l'événement antérieur.

Rien ne peut se produire sans cause est un principe connu et énoncé au moins depuis l'Antiquité grecque. Il est en effet de notoriété publique que l'univers entier lui obéit : rien ne peut advenir sans avoir été provoqué par une cause antérieure. Si un objet tombe d'une table, c'est qu'il a reçu un choc ou que la table a été inclinée : il ne peut pas tomber tout seul, se déplacer magiquement sans aucune raison. Même en supposant l'existence d'esprits frappeurs ou de forces invisibles, la nécessité d'une cause est conservée : c'est simplement un fantôme ou un magnétisme inconnu qui pousse l'objet.

Ce principe est évident quand on l'énonce, mais il passe la plupart du temps inaperçu. Il est donc bon de le poser clairement, une fois pour toutes : de part en part, le monde obéit à la loi de causalité. Si nous assistons un événement, quel qu'il soit, nous savons instinctivement, sans même nous poser la question, que cet événement possède une cause. Naturelle ou surnaturelle, physique, psychologique ou sociale, peu importe, la cause existe. La raison est à ce point liée à notre façon de penser qu'il est presque impossible de se représenter ce que cela signifierait de n'être causé par rien.

En tant qu'animaux sophistiqués, la raison nous permet de nous débrouiller au sein d'un monde hostile. En donnant une cohérence à ce qui nous entoure, la raison nous permet d'éviter les pièges, d'inventer des stratagèmes, et en bref, de survivre plus longtemps. Une plante n'a pas besoin de raisonner pour survivre : elle trouve sa nourriture dans la terre et la lumière. Un animal aussi complexe qu'un dauphin ou un singe doit se déplacer, et donc disposer d'un système de navigation qui lui permette à la fois de se repérer et d'éviter le danger.

Quant au mécanisme, il est très connu car les enfants l'utilisent comme un jeu : c'est la question «pourquoi ?» répétée en boucle. En effet, si chaque événement a une cause, chaque cause possède elle-même une cause. On peut remonter ainsi jusqu'à l'infini.

C'est cette question interminable, pourquoi ? qui pose des problèmes à l'humanité depuis l'aube des temps, et qui nous éclate aujourd'hui à la figure, car nous nous sommes privés des anciens stratagèmes qui nous servaient, en tant que sociétés, à la surmonter.


mercredi 5 août 2015

Vous êtes mort mais vous ne le savez pas.

J'ai remarqué un phénomène typiquement moderne, qui passe la plupart du temps inaperçu, mais qui m'a sauté aux yeux voilà quelques jours, alors que je comatais lamentablement devant ma télé au lieu de travailler sur le roman qui me rendra riche et célèbre.

Il me semble que Philippe Muray en parle quelque part dans ses Exorcismes spirituels, mais c'est peut-être une hallucination rétrospective. Bref, en tout cas, ce phénomène est très visible dans la publicité pour peu qu'on y fasse attention : c'est l'effacement de la nuance et la sursaturation emphatique des discours.

On ne sait plus contraster. Dans la publicité c'est à peu près normal : il faut sidérer, éblouir, et on tente de vous assommer avec du concentré de merveilleux en une dizaine de secondes. C'est pourquoi on y utilise des tournures ridiculement lyriques, romantiques, bourrées d'adjectifs et de métaphores grandiloquentes, qui s'enchaînent comme la camelote que vous montre un type louche au coin d'une rue sombre. T'as vu comme ça brille ? C'est des vrais.

Et donc absolument tous les films d'action sont à couper le souffle (c'est un cliché avec lequel on est devenu trop indulgent : à quand remonte la dernière fois qu'un film vous a littéralement coupé le souffle ?), tous les films d'horreur sont, l'un après l'autre, le film le plus terrifiant de tous les temps, et quand il s'agit de nourriture, on va toujours chercher le gruyère au coeur de la meule, là où c'est merveilleux, si fondant et tellement parfumé. Je n'ai pas d'exemples précis en tête, mais il suffit d'allumer sa télé et de prêter soigneusement attention ce qui est dit dans les pubs. Aux phrases elles-mêmes, à la façon dont elles sont tournées.

La publicité ne peut qu'aller de l'avant et gueuler toujours plus fort. L'ennui c'est que cette hystérisation du discours déteint partout. Car vouloir redescendre d'un ton, au milieu du brouhaha ambiant, tenter de revenir à la nuance, c'est comme réduire le sel dans son alimentation : les premières bouchées ont l'air fades. Au début, on dirait que ce qu'on raconte n'a aucun intérêt. Ca ne brille pas.

Et donc nous avons les blogs engagés, où des milliers d'individus exposent leurs réflexions sur l'état du monde comme on part au combat, la tête pleine de chants guerriers. Et donc nous avons des articles incroyables, où le discours est sans arrêt sur le mode du cri, comme un morceau de musique passé sur un ampli qui sature. Le volume est à fond du début à la fin, ça casse les oreilles, mais c'est plat. Ca vomit, ça dégueule, ça hurle, ça insulte, ça tutoie pour avoir l'air bravache, ça multiplie les adjectifs outrés, et si l'on prend les auteurs au pied de la lettre, on dirait qu'ils sont constamment dans tous leurs états, à bouillonner comme des cocottes-minute sur le point d'exploser.

Et puis on passe à un autre blog, à un autre article, et on a oublié celui d'avant. Celui où le type se tordait sur le sol et convoquait l'humanité entière devant le tribunal de sa volonté. Parce qu'évidemment, on ne l'a pas pris au pied de la lettre. Que voulez-vous, ils parlent tous comme ça, maintenant. C'est juste pour interpeler. Ca ne veut pas dire grand chose.

Et les blogs contaminent le journalisme de caniveau, où fleurissent alors, comme disait Orwell, des articles de moins en moins composés avec des mots choisis pour leur véritable sens, et de plus en plus avec des expressions assemblées comme les éléments d'un clapier préfabriqué. Même ce qu'on continue d'appeler les grands quotidiens nationaux poussent le volume à fond, et multiplient les tournures lyriques grotesques, les faire France, faire famille, faire société, les Quand Untel fait ceci (sans ajouter de proposition principale, et sans jamais se demander pourquoi diable leur titre doit toujours commencer par la locution "quand"), les ironies de l'histoire, les éléments de réponse, les temporalités pérennes, etc. Petits patchworks de bimbeloterie scintillante, qu'ils imaginent littéraires et impactants.

Et du journalisme, ça déteint sur la littérature contemporaine, et de la littérature aux films de cinéma. Dans un épisode de son émission Opération frisson*, Yannick Dahan (un critique cinéma, ex rédacteur à Mad movies), relevait le fait que les films produits par Marvel accordaient la même importance à toutes les problématiques de leurs intrigues. Il n'y a pas de contraste : tout est gueulé, tout est hystérisé, shooté aux même blagues débiles, issues de cet humour adolescent devenu le maître-étalon du fun. Du coup, il ne peut plus y avoir de crescendo émotionnel. D'entrée, on veut en foutre plein la vue. D'entrée, on veut la caverne d'Ali Baba, on veut scotcher le spectateur, comme devant une pub.

Les états d'âme des personnages, le moment de relâche et l'épreuve suprême sont traités de la même manière : pied au plancher. Faut que ça pulse.

Et ça ne pulse plus du tout.

Je me souviens de la sensation curieuse que j'avais ressentie en lisant Schopenhauer pour la première fois. Même sensation qu'en lisant Zola ou Chateaubriand : le volume est bas. Et ainsi, il reste de la place pour le contraste, et ainsi, les effets de style sont sidérants. A chaque insulte de Schopenhauer contre Hegel, la rupture de ton est telle que je ne peux pas retenir un éclat de rire. Mais les subtilités sont mille fois plus nombreuses.

J'écoutais cette année, au festival d'Avignon, une lecture du Sermon sur la mort, de Bossuet. Le comédien n'avait pas un mot plus haut que l'autre, et c'était ce que le texte demandait. Tout y est très calme et mesuré, chaque mot choisi avec soin. Si vous ne faites pas l'effort d'écouter, Bossuet n'ira pas vous chercher, il ne vous tirera pas par la manche pour vous dire : hé regarde ! Regarde comme ça CLAQUE ! Et pourtant, quelle magie : une multitude d'effets réthoriques, à peine perceptibles, comme des reliefs palpés du bout des doigts sur un tissu précieux ; des montées en puissance, des accumulations, des silences creusés pour enrichir l'idée qui suit. C'est comme un baume pour l'esprit, un trait d'intelligence et de finesse (on sera d'accord avec lui ou pas, peu importe : la façon de le dire est un ravissement en elle-même).

A l'inverse, cette surenchère de cris et d'explosions de la modernité me donne une impression désagréable : on dirait, voulez-vous que je vous dise, on dirait que les gens en font des tonnes parce qu'au fond d'eux, ils ont peur de ne plus rien ressentir. Ou de ne pas ressentir assez. D'être des médiocres qui vivent des vies médiocres, pas assez relevées. On dirait qu'ils ont peur de s'apercevoir, selon la formule de ce médecin dans le film L'échelle de Jacob, qu'ils sont morts mais ne le savent pas

Or les émotions sont probablement toujours là : mais il y a un gouffre entre elles et ce que la publicité en dit. Et alors, toute sincérité disparaît. Car face à un monde surexcité, un monde où ça pulse grave, où tout est perpétuellement saturé, criard, un monde où les autres semblent toujours traversés d'émotions formidables, où amour signifie passion brûlante à toute heure du jour, où vacances signifie voyage exotique au jardin d'Eden, chacun fait ce qu'il peut pour créer une illusion à son tour, et chacun "hurle", "pleure", "dégueule". Sans se rendre compte qu'il s'agit d'une fuite en avant, sur le modèle de la publicité.

Et que plus le monde gueulera à nos oreilles, plus il nous faudra nous protéger de ses cris, et plus nous aurons du mal à savoir ce que cela signifie vraiment, de ressentir une émotion sincère.





* Que l'on pourra regarder avec bonheur ici :
http://www.cineplus.fr/pid5876-cine-frisson.html?vid=1173846

vendredi 10 juillet 2015

Le concept n'est pas la chose

Que la musique soit une combinaison de sons formant une mélodie et un rythme, voilà qui ne devrait poser de problème à personne. Mais il suffit d'écouter un morceau de musique et de comparer ce que l'on entend avec cette définition pour s'apercevoir que l'expérience déborde la définition de toutes parts : elle est plus riche, elle possède une multitude d'autres dimensions, mais elle est aussi impossible à communiquer.

On pourra toujours jouer l'objectivité, et dire que le bleu est un rayonnement dont la longueur d'onde varie entre 450 et 500 nanomètres : la vérité c'est que cette définition, ainsi que le mot même de bleu sont des concepts plaqués sur une expérience qu'il est impossible de partager. Je ne sais pas à quoi ressemble le bleu de mon voisin, et si un aveugle me demandait de lui expliquer ce que c'est exactement, je n'aurais aucun moyen de le faire. Je pourrais théoriser mille ans qu'il n'en serait pas plus avancé. « Le bleu c'est ça », peut-on seulement dire, en désignant un ciel d'été. « Ce truc, cette qualité du ciel, tu vois bien. »

C'est à dire que le bleu est une sensation ; et comme toute sensation, il est impossible de la communiquer. Elle m'appartient, je ne peux ni la transmettre ni la sortir de moi. Elle n'existe que pour moi, à la seule condition que j'existe moi-même. En dehors de ma conscience, le bleu, comme la musique, n'ont aucune signification.

En revanche, ce qui peut se transmettre, c'est le concept de couleur, le concept de musique ; c'est à dire une réduction de l'expérience, une simplification destinée à la rendre manipulable. On en fait ainsi un petit paquet bien fermé, qu'on peut enseigner à d'autres : quand j'utilise les mots de musique ou de bleu, vous savez de quoi je parle, même si les mots en eux-mêmes n'en disent rien. Si vous voulez comprendre en profondeur ce que je dis, vous ne pouvez pas en rester là : vous devez rattacher ces concepts à l'expérience que vous en avez déjà eue.

Pour le dire plus simplement : le bleu ne s'enseigne pas, il se vit.

jeudi 12 mars 2015

Derrière les câbles et les processeurs, il y a un être humain.

Ce dessin a pas mal tourné de mon côté d'Internet, il y a quelque temps.


http://xkcd.com/659/


C'est intéressant car mine de rien, il expose notre grand problème dans toute sa nudité. Il est là, le problème de notre modernité barbare, qui se croit très pertinente à comparer un être humain avec une maison en LEGO. Je laisse de côté la question du don d'organes pour l'instant.

« Quand tu démontes une maison en LEGO et que tu jettes toutes les pièces à la poubelle, où est la maison ?

- Elle est dans la poubelle, répond la petite fille.

- Non, ce ne sont que des pièces, reprend l’homme. Ce ne sont que des pièces, qui auraient pu devenir un vaisseau spatial ou un train. La maison était juste un arrangement particulier de ces pièces. Cet arrangement ne survit pas avec les pièces, et il ne va nulle part ailleurs. Il a seulement disparu. »

Et nous applaudissons devant tant de bon sens.

Sauf que le raisonnement est peut-être valable en ce qui concerne une maison en LEGO, mais je suis encore à peu près sûr d'une chose : un être humain n’est pas une maison en LEGO. Je sais bien que plusieurs décennies de bourrage de crâne utilitariste auraient tendance à nous faire croire le contraire. On pourrait trouver la comparaison pertinente, après tout, et n'envisager l'être humain que comme un assemblage d’organes, de muscles et d’os, animés par un genre de courant électrique ou de phénomène physique ; autant dire de réservoirs, de tuyaux, de boulons et de poutrelles mis sous tension par une batterie Nickel-Cadmium ; mais cela signifierait alors que nous ne sommes qu’un tas de viande morte capable de marcher.

jeudi 22 janvier 2015

Se reposer sur son concept

Il me semble que beaucoup d'écrivains prétendent écrire en commençant par se poser la question et si ? : « et si telle situation se produisait dans le monde réel ? » Or il est souvent facile de repérer les histoires bâties de cette façon, parce qu'elles sont dépourvues d'intrigue. On n'y fait que présenter la situation, montrer le décor, y agiter des marionnettes, mais rien n'évolue : elles débouchent rarement sur des histoires. Je crois que cela s'explique parce que et si ? est un point de départ, et qu'il faut une grande force pour en arracher l'imagination, qui a tendance à y rester bloquée par fascination. Même Ray Bradbury tombe dans le piège dans Fahrenheit 451.

J'ai une certaine admiration pour Bradbury, mais c'est une admiration mesurée et critique (au contraire de l'idôlatrie déraisonnable que j'éprouve envers Stephen King, et qui me pousse à lui pardonner de honteux ratages tels qu'Insomnies, Dreamcatcher, ou le dernier tome de La Tour Sombre). Fahrenheit 451, on peut se permettre de le répéter, est un roman jubilatoire, étourdissant d'intelligence. Mais Montag est un personnage-prétexte, et sa traque par les pompiers est traitée par dessus la jambe. Ce qui compte pour Bradbury, c'est de détailler le fonctionnement de son univers dystopique, de décrire le décor, et par là de faire écho à la société contemporaine. Finalement, et comme à son habitude, Bradbury n'avait que son concept en tête. Il s'en est servi pour écrire quelques pages éblouissantes, mais à côté de ça, l'intrigue est d'une étonnante pauvreté. Il n'a pas su, ou n'a pas trouvé nécessaire de transformer son concept en histoire ; il a seulement ajouté quelques éléments d'intrigue à son concept, pour pouvoir lui donner l'apparence d'un roman.

mercredi 14 janvier 2015

A propos de culture - 1ère partie

Si l'on utilise en français le mot « culture » pour désigner d'une part la richesse des connaissances assimilées par un individu, mais d'autre part aussi l'ensemble des tâches visant à fertiliser la terre, ce n'est certainement pas un hasard. Ce mot de « culture », que notre époque brandit à tout-va sans jamais le définir, doit avoir un rapport intime avec le travail de la terre et la fertilisation des sols. C'est un terme qui porte avec lui une sorte de gravité mystique attachée à l'une des plus vieilles activités humaines ; il contient les labours, les herses, le travail opiniâtre des chevaux, les sillons et la terre retournée qui fume ; il contient les semences, l'eau et le soleil, les saisons et la longueur du temps. Pour cela déjà, on ne devrait pas se le jeter négligemment à la tête dans les débats télé, comme si c'était une chose légère, avec laquelle il est facile de jongler.

Mais puisqu'il parait que la culture est très importante, puisqu'on nous en parle sans arrêt comme d'une priorité sociale, il faudrait peut-être aussi se demander de quoi il s'agit vraiment ; et surtout ce qui la rend si importante, à notre époque peut-être plus qu'à toute autre dans le passé.

Une collection de titres de livres, de chansons, de dates, de lieux et d'anecdotes, voilà ce qu'elle semble souvent désigner. Une phrase d'introduction piquée dans une encyclopédie, pour ne pas être pris au dépourvu devant un terme nouveau, voilà qui fait également l'affaire. C'est à dire, comme l'écrivait Ray Bradbury dans son merveilleux Fahrenheit 451 : des faits qui "ne changent pas", des "données incombustibles". Ou bien, dit autrement : des récitations. Ou encore, pour en finir : des bits informatiques. N'est-ce pas ? Puisque nous sommes des machines.

Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté informations. Ils auront l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas.
Ray Bradbury - Fahrenheit 451

Je suis épouvanté par l'image que la modernité voudrait donner de l'être humain : une machine sophistiquée, qui clignote quand elle donne les bonnes réponses. Mais une machine, si compliquée et clignotante qu'elle soit, n'est jamais qu'un objet mort : une pierre capable de computation. Cette conception mécaniste et macabre nous est si bien rentrée dans le crâne que nous ne savons plus que faire avec ce terme de « culture »  ce qui nous conduit à le renvoyer à ces collections de données incombustibles. Car à la fin, c'est bien vrai : si l'être humain est un ordinateur, alors on peut concevoir qu'il en existe différentes configurations, comme à Auchan. Certains ont un disque dur bien fourni en informations (dans le jargon, on les appelle cultivés) et d'autres non.

Sauf que ce n'est pas ça.

lundi 12 janvier 2015

Charlie

Je crois qu'on se trompe, sur Charlie Hebdo : les dessins des gars de Charlie Hebdo n'étaient ni tendres ni très subtils. Mais ils fouettaient le sang, et j'aimais ça. Et j'aimais ces types.

Leurs dessins me tapaient souvent sur les nerfs, mais paradoxalement j'adorais leur ton de bouffeurs de curés, leurs gauloiseries qui me rappelaient aussi la bande à Gotlib, les chieurs de Fluide glacial et de l'Echo des savanes, tout ce petit monde de grands gamins qui parlaient de cul avec vulgarité et décontraction, et se foutaient d'à peu près tout ce que la société trouvait sacré. Je me souviens de ma gêne en découvrant ces journaux quand j'étais étudiant : je trouvais ça marrant, mais marrant comme des conneries qu'on se raconte entre potes à la cafétéria de la fac, et qui font rire grassement ; et en même temps, ce doigt d'honneur permanent envers absolument tout m'agaçait. Quand j'y pense, aujourd'hui, je trouve ça très représentatif d'un certain esprit français, foutraque et irresponsable.

Luz l'a redit récemment aux Inrocks : on fait d'eux aujourd'hui des symboles qu'ils n'ont jamais été. C'étaient juste des mecs qui dessinaient des petits crobards dans leur coin, et qui voulaient continuer à faire leurs trucs même sous les menaces.

Ils revendiquaient une légèreté de ton qui n'existe quasiment plus, à une époque où des universitaires écrivent des thèses pour expliquer qu'on ne doit plus rire des minorités car le rire est porteur d'oppression sociale, et où, de façon très américaine, chaque saillie humoristique est analysée par des sociologues, des associations féministes ou anti-racistes, afin de porter plainte au cas où elle contribuerait à renforcer un système de domination patriarcal hétérosexuel blanc, etc. Le ton méchant, gratuit, féroce et irresponsable de Charlie Hebdo était une spécificité française, et cette spécificité est en train de mourir. Elle est même sans doute déjà morte, puisque les leaders ont été poussés vers la sortie ou ont pris de l'âge.

Pour moi, bien sûr, l'exécution de mercredi dernier était une attaque contre la liberté de penser, la liberté d'expression et la liberté de la presse. Mais pas seulement. D'ailleurs, en réalité, je pense que beaucoup de gens ne souhaitent aucunement la liberté d'expression. Je pense que si on interrogeait vraiment les gens qui ont manifesté, si on leur demandait s'il est acceptable de se moquer ouvertement des musulmans, pas seulement des intégristes mais bien des musulmans, ou de Mahomet, exactement comme Charlie se foutait en permanence de la gueule des catholiques, et pas du tout des "catholiques intégristes" comme on le prétend, pour beaucoup la réponse serait non. Non, on ne doit pas se moquer des croyances des gens.

Alors ce que je ressens, et je pense que beaucoup de gens l'ont ressenti aussi (peut-être pas consciemment), c'est que l'époque où j'ai grandi, l'époque des coups de gueule de Cavanna, des conneries grasses et sous la ceinture de Gotlib, Choron et Wolinski (Wolinski franchement, qu'on ne me dise pas que Wolinski faisait de l'humour subtil, c'était au niveau des dessins de cul sur des murs de toilettes publiques) est révolue. On est entré dans une période affreusement sérieuse, où les gens ne supportent pas qu'on touche à leur petite sensibilité en sucre.

Au-delà de la liberté d'expression, je me demande si les gens ne se sont pas rendu compte que, de façon finalement peu universelle, on s'en était pris à la France, directement à la France, à quelque chose de spécifiquement français. C'est peut-être en partie pour ça que j'ai entendu beaucoup de "vive la France" dans la marche de dimanche.

Vive la France, oui. Mais malheureusement, au moins pour la joie que nous éprouvions autrefois à nous marrer de nos propres croyances, et nous marrer sans subtilité, comme des cons de bachots, c'est déjà trop tard.

mardi 2 décembre 2014

L'art n'est pas le contraire de la barbarie

J'ai lu récemment que la meilleure interprétation de la neuvième symphonie de Beethoven jamais enregistrée était celle de Wilhelm Furtwängler, en 1942 avec le Philharmonique de Berlin. J'avais déjà entendu parler de cette version, et dans les mêmes termes admiratifs : tension permamente, ouverture des portes de l'enfer dans le deuxième mouvement, folie démoniaque du timbalier, fleuve grandiose de mélancolie dans le troisième mouvement, exultation du choeur et cataclysme de la dernière partie.

Je le crois volontiers. Furtwängler est réputé pour être l'un, ou peut-être le plus grand chef d'orchestre du XXème siècle (sa seule présence dans la pièce changeait la texture de la musique, racontait je ne sais plus quel violoniste), et le Philharmonique de Berlin était alors au sommet de sa gloire.

Seulement, il n'y a pas besoin de réfléchir longtemps pour situer le contexte à Berlin, en 1942. L'Allemagne nazie et le troisième Reich étaient aussi au sommet de leur gloire. Et pendant que Furtwängler y faisait briller l'immortelle musique de Beethoven, à Auschwitz on tentait de faire disparaître les Juifs de la surface de la terre.

lundi 3 novembre 2014

Ray Bradbury

Notre société ne sait tellement plus ce que signifie la « culture », nous en avons une conception si étroite et infantile, si Trivial Poursuit, nous avons si dramatiquement perdu de vue le sens de l'expression « être cultivé » (nous confondons cela avec une sorte de savoir de perroquet, ou de capacité à bachoter), mais nous aimons en revanche tellement en parler, qu'on devrait recommander à chaque personnalité publique de relire ces deux petits paragraphes du Fahrenheit 451 de Bradbury, chaque fois qu'il lui prend l'envie d'exposer ses courtes vues sur la question. Peut-être entendrait-on un peu moins de foutaises et d'auto-glorification.


La paix, Montag. Proposez des concours ou l'on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel Etat ou de la quantité de maïs récolté dans l'Iowa l'année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté informations. Ils auront l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C'est la porte ouverte à la mélancolie.

– Des fois je les écoute en douce dans le métro. Ou aux distributeurs de rafraîchissements. Et vous savez quoi ?
– Quoi ?
– Les gens ne parlent de rien.
– Allons donc, il faut bien qu'ils parlent de quelque chose !
– Non, non, de rien. Ils citent toute une ribambelle de voitures, de vêtements ou de piscines et disent: "Super !" Mais ils disent tous la même chose et personne n'est jamais d'un avis différent.