dimanche 18 mars 2018

La justice et les émotions

Par Anne Lesper

Nous vivons dans un monde surmédiatisé. Toujours devant un écran, nous mangeons de l'info, du buzz et de l'intox avec boulimie, sans regarder sur les quantités ou les dates de péremption. Et plus on en mange, plus on est accro. Pourquoi ? Parce que les médias ont besoin qu'on les regarde pour exister. Ils ont besoin de nous attirer à eux le plus possible, le plus souvent possible et le plus longtemps possible.

Et comment s'y prennent-ils et y arrivent-ils si bien ? Ils nous tiennent par les émotions. Par les sensations, le sensationnel. Et ça fonctionne, alors pourquoi s'en priveraient-ils ? Si on regarde le champ lexical utilisé dans les titres et les lancements des sujets de journaux télévisés, on peut vite se rendre compte qu'ils tournent autour des émotions. "Incroyable", "attendrissant", "saisissant", "spectaculaire", "soulagement", "indignation"...

On consomme de l'info comme on regarde un film au cinéma. Plus rien n'est rationnel. On écoute ses émotions et, de là, on discerne les gentils et les méchants. Et on se fait juge des événements que traverse notre société.

Or, nous avons la chance de vivre en France dans une société démocratique, avec une justice séparée des pouvoirs de l'Etat. Et elle est gouvernée par des lois.

Il fut une époque où nous étions nos propres justiciers. C'était l'époque des tragédies. Seulement, la tragédie mène le héros à sa perte. Toujours. Son honneur, sa colère, sa tristesse, les Dieux, l'obligent à rendre justice lui-même, quitte à mourir ou à perdre tous ceux qu'il aime.

Dans une démocratie, ce que permet la justice c'est d'empêcher que le drame tourne à la tragédie.

Dans le drame, il n'y a pas d'honneur à défendre, de destin auquel on doit faire face, de Dieux que l'on doit honorer. Au tribunal de la démocratie, il y a la victime, l'accusé et le juge. Pas de place pour les Dieux, pas de place pour les émotions. Il y les faits, la loi et le juge pour la faire appliquer. En se substituant au juge de la démocratie avec nos émotions et nos Dieux, on revient à un monde sauvage où chacun agit en fonction de ses propres règles, de ses propres convictions. Retour au chaos.

Les émotions font partie de notre nature, et croire en un dieu ou plusieurs dieux ou aucun est l'affaire de chacun pour soi, mais en aucun cas cela ne doit intervenir dans la justice de la démocratie.

jeudi 2 mars 2017

C'est pas moi, c'est les autres

C'est à croire que le ressentiment est devenu le principal axe d'interprétation du monde.

Je lis le mot "discrimination" un million de fois par jour, dans des journaux ou des articles de blog qui sont tous exactement les mêmes, qui racontent tous exactement la même chose. Hier, nouvelle invention, c'était la "discrimination liée au fait d'être parent", et à l'intérieur de cette discrimination, un type se plaignait d'une autre discrimination, celle qui discriminait les pères par rapport aux mères. Et bien sûr, spectacle consternant, les commentaires de l'article étaient le lieu d'une lutte entre hommes et femmes, celles-ci répondant qu'en réalité, c'étaient les mères qui étaient discriminées par rapport aux pères, à l'intérieur de cette discrimination globale liée au fait d'être parent.

Est-ce que tout ce bordel est sincère, est-ce que c'est un jeu, ou bien est-ce de l'hypersensibilité ?

Quand on fait un pas en arrière pour voir le tableau, c'est à désespérer. La France est devenue un pays globalement traversé de ressentiment, un pays de jalousie, de mesquineries, où l'on ne sait pratiquement plus que réagir, et jamais créer (ou bien l'on fait semblant de créer, en copiant un truc à la mode dont on change la couleur, et un faux public se mystifie lui-même en feignant de trouver ça fantastique et l'oublie sitôt après avoir détourné les yeux). Je participe de moins en moins à des conversations, ces conversations qui me nourrissaient autrefois et dont je tirais plaisir par l'écoute d'autres points de vue que le mien ; et je suis de plus en plus pris à parti dans des interpellations, des discours graves et agressifs, tenus par des militants qui s'énervent, se raidissent sur leurs ergots, et où le point de vue différent est traité comme un argument à réfuter.

Je crois qu'on adore la possibilité que ce monde nous offre de nous prendre pour des génies d'humanité, des génies de tendresse et de sagesse, mais empêchés par le système. Nous sommes tous des agneaux, bien sûr, nous sommes tous absolument géniaux, c'est le système qui nous oblige à devenir agressifs et railleurs. On adore chicaner sur l'oppression qui oppresse, la discrimination qui discrimine, jusque dans la coiffure d'untel qui est une agression passive, et on cherche la douleur au quotidien, on la travaille, on en dégage les angles, et c'est dans son exposition et dans la recherche des coupables qu'on investit toutes nos forces créatrices.

Il faut voir Twitter, c'est édifiant : Lacrimosa toute la journée. C'est le ressentiment qui nous inspire, qui nous donne envie de nous lever le matin pour combattre les fascistes, les communistes, tous ces salauds. Où est le positif, où est la joie ? Chez Alexandre Jardin et son mouvement Bleu Blanc Zèbre, je l'ai brièvement cru (mais ses dernières interventions télé montrent qu'en réalité, il se complaît lui aussi dans la comédie ressentimentale). Ou bien à l'étranger. Mais en France ? Pas de joie, non ! trop légère la joie, quand il se passe tant de choses si graves. D'ailleurs, 87% des demandes mondiales de censure de tweets proviennent de France. Prenez un instant pour avaler : quatre-vingt-sept pourcents. C'est de l'hyper-vigilance antifasciste ou de l'hypersensibilité ?

Existe-t-il seulement un endroit où l'on peut encore se rendre, en France, sans entendre les caquètements de la foule en train de chercher qui accuser aujourd'hui, et comment ? Je sais que oui, bien sûr, et j'exagère l'ampleur du phénomène en dehors des réseaux, mais enfin il faut bien que je dise quelque part que l'eau monte... Car je doute que ce soit une civilisation d'avenir, celle dont la passion vitale est de détecter des discriminations à l'intérieur de discriminations discriminantes, alors que tous les jours pourtant, il y a la belle vie dehors.

Sur quoi, Abd Al Malik :


mercredi 22 février 2017

L'art contre le ressentiment

Céline


Mon grand-père adorait Louis-Ferdinand Céline.

Il était Juif, il avait connu le statut des Juifs en France, avait perdu son emploi d'avocat sous l'Occupation, mais il adorait Céline. Et si l'on abordait avec lui la question qui fâche, si on lui demandait comment il s'arrangeait de son antisémitisme, ce qu'il faisait des pages délirantes de Bagatelle pour un massacre, il ne se démontait pas : il répondait que Céline ne pensait pas ce qu'il écrivait, que c'était de la provocation. Il ne pouvait pas envisager le contraire.

Je n'ai pas lu Bagatelle pour un massacre, seulement des extraits ; mais ils m'ont suffi. J'aurais aimé donner raison à mon grand-père, mais je n'y ai senti aucune ironie. Et s'il y en a une, je n'en vois pas l'intérêt. C'est atroce.

Si je raconte cela c'est pour dire que, vraisemblablement, mon grand-père s'était fabriqué une version personnelle de Céline, pour laquelle il pouvait, sinon avoir de la sympathie, du moins éprouver une certaine proximité. Peut-être ne pensait-il pas vraiment que Céline faisait de la provocation. Mais il se laissait le croire, et entretenait avec son fantôme et ses œuvres une relation apaisée. Je veux dire par là que s'il avait rencontré Céline au coin d'une rue, il ne l'aurait pas évité et n'aurait pas été mal à l'aise. Je connais mon grand-père : il lui aurait sans doute parlé de littérature.

De nos jours, cette idée devient inconcevable. De nos jours, on imagine qu'un Juif croisant Céline au coin d'une rue devrait plutôt lui casser la gueule, comme s'il était soudain réduit à sa seule identité juive, réduit à n'être plus que ça : un Juif ; forcé à devenir pour un instant le représentant symbolique d'un peuple qu'il n'est pas.

C'est exactement ce qui est arrivé au judoka Teddy Riner, aux jeux olympiques de 2012, lorsque, après avoir remporté la médaille d'or, il est allé s'agenouiller devant son entraîneur pour embrasser ses chaussures. Riner expliquerait plus tard qu'il s'agissait d'une sorte de pari superstitieux entre eux (si je gagne, je te baise les pieds devant tout le monde). Mais il se trouvait que l'entraîneur était blanc, et Riner noir. Et alors, un étrange mouvement de protestation s'était élevé devant ce spectacle : plusieurs représentants d'associations antiracistes avaient manifesté leur malaise, ou bien s'étaient franchement scandalisés de voir ainsi un noir s'agenouiller devant un blanc. Ces gens n'étaient manifestement plus capables de voir seulement deux hommes, deux camarades heureux de leur victoire commune et partageant un instant de complicité : leur couleur de peau passait en premier, avant même leur humanité. Teddy Riner, à cet instant, n'aurait pas dû être Teddy Riner, mais le noir symbolique, représentant de tout un peuple réduit à sa seule dimension de peuple esclave. Honnêtement, je continue de trouver ces réactions abominables, écoeurantes. On peut faire mieux que ça, on peut s'élever au-dessus de ça.

mercredi 21 septembre 2016

Note rapide sur le libre-arbitre

« Nous ne sommes que nos pensées ; les organes et le corps n'existent que pour les soutenir » : voilà notre cercueil. Et « nos pensées ne sont qu'informations » : voilà le clou qui le referme.

Si je ne décide pas d'une action en pensée, je me crois déterminé : je prétends que ce n'est pas moi qui agis. Si mes organes, mon corps, agissent selon des lois qui ne sont pas celles des pensées mais celles du monde physique, je me crois privé de libre arbitre. C'est pourtant bien mon corps qui agit, mais sous prétexte qu'il n'a pas intégré dans son mouvement cette minuscule sécrétion du cerveau qu'est la pensée consciente, je dis que ce n'était pas moi, et je suis vexé.

Quelle personnalité susceptible et égoïste que ce cerveau « conscient »... Et l'estomac ? N'est-ce pas moi qui digère ? Et les poumons ? N'est-ce pas moi qui inspire, et n'est-ce pas moi qui envoie l'oxygène réveiller mes muscles ? « Non ce n'est pas toi, c'est ton corps » : et voici la trahison révélée.

Le concept de libre-arbitre ne sortirait-il pas d'une erreur d'interprétation de ce qu'est un individu ? Ne viendrait-il pas d'une volonté, non de libérer l'individu, mais plutôt de le restreindre à ce qui en lui est conscient ? Une tentation de le priver de tout ce qui ne passe pas par la pensée consciente, une tentation de dire « tout ceci n'est pas moi, je ne suis ni respiration ni force musculaire ». Et ainsi, en souhaitant être libre, je souhaite aussi qu'il me soit impossible de danser ; car c'est mon corps qui danse, et qui rejette la conscience de côté.

Vouloir le libre-arbitre, s'y accrocher fermement, n'est-ce pas refuser la vie pleine ?


Avec mes joies, avec mes peines, j'ai mâché des quignons de ma terre; et maintenant, la ligne où se fait le juste départ, la ligne au-delà de laquelle je cesse d'être moi pour devenir houle ondulée des collines, la ligne est cachée sous la frondaison de mes veines et de mes artères, dans les branchages de mes muscles, dans l'herbe de mon sang, dans ce grand sang vert qui bout sous la toison des olivaies et sous le poil de ma poitrine.

Jean Giono - Manosque-des-plateaux

dimanche 18 septembre 2016

La société des enfants

Je vois deux sortes de règles du jeu.

Les enfants vivent dans un monde régi par des lois morales, qui sont une création des adultes et les protègent. Ils évoluent dans un univers cadré, où la bonne action est récompensée d'une piécette ou d'un baiser, et la mauvaise punie d'une privation ; un monde où l'on est consolé quand on a mal et quand on a peur. Mais en grandissant, ce monde s'écroule ; ou plutôt, on se rend compte qu'il n'était qu'un monde à l'intérieur d'un monde, une sorte de cocon : le véritable monde ne répond pas à l'appel de l'homme comme les adultes répondent aux enfants. Il est indifférent à la souffrance, il ne console pas spécialement, ne réjouit pas, frappe au hasard, donne et reprend sans raison.

Nous finissons par l'apprendre : la bonté de cœur n'est pas toujours récompensée tandis que la mesquinerie et le calcul paient ; le fort mange le faible, des innocents souffrent et des salauds prospèrent. Incarné dans une avalanche ou un accident d'avion, le hasard fauche des centaines de braves gens. On me répondra sans doute que beaucoup d'enfants le savent déjà, mais il y a tout de même une différence : les enfants le savent et l'oublient, tandis que les adultes n'en sont plus capables. L'arrivée de responsabilités change la perspective, fait passer l'envie de jouer au mariole, commence par teinter doucement les joies d'une sorte d'inquiétude  et avec les années, c'est l'angoisse qui déplie ses ailes.

On ne se protège pas du sort par la morale mais par la raison pratique. On peut considérer les sociétés comme autant de forteresses que les hommes ont fondées pour tenir le hasard et l'incertitude à distance, et rétablir la prédominance des lois morales. Grâce à la justice, le voleur est puni et l'on protège le faible contre le fort.

Les enfants vivent pleinement selon les lois des hommes. L'enfance est l'âge de l'ignorance bienheureuse et de l'interprétation morale du monde.

L'adolescence est l'âge de la transition : l'individu commence à entrevoir l'ombre de l'absurde et se rebelle de toutes ses forces pour continuer à croire que le monde est moral, c'est à dire qu'il est bon. C'est l'âge de la philosophie. C'est l'âge auquel on s'enthousiasme pour les grands systèmes expliquant que le monde n'est pas vraiment amoral, comme il en l'air, mais qu'il existe un principe négatif, un principe malin qui l'empêche de retrouver sa vraie forme.

La condition d'entrée dans l'âge adulte, c'est l'assimilation du caractère imprévisible et tragique du monde. C'est l'âge de la littérature. On découvre que les systèmes philosophiques ne fonctionnent jamais dans les détails car on découvre la nuance, on découvre ce que c'est que d'être un homme. On franchit les murs de la cité, comme dans les romans d'initiation, et on s'aperçoit qu'à l'extérieur, rien n'est certain, rien n'est fixé, et que les lois morales ne valaient qu'à l'intérieur des murs, dans ce petit monde retranché qui se prenait pour la totalité.

Il ne s'agit pas de rejeter la morale, mais d'accepter qu'elle soit une structure humaine à laquelle le monde n'est pas soumis. Or ce passage, notre époque ne le supporte manifestement plus. On peut même se demander si elle est encore capable de le comprendre.



Par-delà le bien et le mal

Lorsque le monde extérieur entre dans la ville, il passe par les portes du hasard et de la tragédie.

Le hasard, c'est l'avalanche ou le tremblement de terre qui engloutissent des dizaines d'innocents, parfois des gens formidables qui disparaissent sans raison. Passée la stupeur, le premier réflexe de l'homme moderne c'est de se tourner vers l'Etat et de lui demander des comptes. Car il nous faut un coupable, il faut que quelqu'un soit responsable ; il nous paraît invraisemblable que la Nature puisse être méchante sans que quelqu'un l'ait provoquée. La fatalité n'existe plus : c'est l'Etat qui a mal géré, c'est l'ingénieur qui a bâclé la conception des immeubles, et si ce n'est rien de tout ça, alors c'est l'Homme qui a provoqué la colère du monde en le polluant. Il faut que quelqu'un ait fait du mal pour que le mal nous revienne : la gratuité nous est insupportable. On confond notre petit monde moral avec les lois absurdes du monde. On raisonne comme des enfants.

La tragédie, c'est le conflit insoluble. C'est Antigone enterrant son frère, contre Créon défendant la cité. C'est aussi les petites tragédies du quotidien, où des gens qui s'aiment ne se comprennent plus. Les deux parties ont raison et tort, la morale est impuissante à trancher le dilemme, et tout se finit par un déchirement.

Avec l'affaire Vincent Lambert, l'opinion publique entre dans l'intimité familiale, et exige qu'une question tragique soit magiquement convertie en problème moral par la grâce de la législation. Il faut que l'Etat tranche, car l'homme moderne ne supporte pas l'incertitude : il lui faut un coupable et une victime. Et l'on rencontre de plus en plus de gens persuadés de tenir la réponse définitive, et devenant littéralement fous de rage si on leur demande de considérer un autre aspect des choses. Non ! Ils s'accrochent fermement à leur idée et refusent d'envisager que le monde puisse être flottant et incertain. Ils se comportent en adolescents.

On peut faire une excellente synthèse avec le dilemme des voitures sans pilote.

Le problème commence à devenir fameux : les concepteurs et techniciens de voitures sans pilote se demandent si, dans des cas très particuliers, il ne faudrait pas programmer la voiture pour se jeter contre un mur et tuer son passager, si cela peut éviter de renverser un groupe de piétons sur la route. On est exactement sur le nœud du problème.

Quand un être humain se retrouve dans la situation où il doit choisir entre jeter sa voiture contre un pylône ou bien renverser un autre être humain sur la route, le choix qu'il fait est trop rapide pour être moral. Ce qui se joue est hasardeux et tragique. Le chauffeur aura des réflexes conditionnés par toute une vie de rencontres et d'expériences. Il réagira en fonction de son environnement immédiat, de ce qui lui passait par la tête juste avant l'accident. Non seulement il est impossible de savoir ce qui se passera, mais il est encore impossible de trouver une issue morale, de dire "il faut qu'il se sacrifie" ou bien "il faut qu'il se sauve".

Par contre, si c'est une machine qui conduit, tout est différent car la machine a le temps de réfléchir. Elle pense mille fois plus vite, analyse mille fois plus vite que le chauffeur. Elle n'est pas influencée par le stress, elle n'a que des données neutres à sa disposition. Mais elle ne peut rien décider tant qu'on n'a pas transformé le choix tragique en un choix moral. Il faut absolument lui dire de ce qu'il est bon de faire : tuer le chauffeur ou tuer le piéton.

L'homme est incapable de répondre à cette question. Il vit sa vie sans savoir.
La machine ne peut pas agir sans réponse à cette question. Sans savoir, elle ne peut rien faire.

Et nous voilà tous à chercher comment tirer le conflit sur le terrain de la moralité. Et voilà que nous cherchons des critères objectifs là où il n'y a que le mystère irréductible de la vie : on peut se baser sur l'âge des deux personnes, et décider de sauver la plus jeune. On peut se baser sur le nombre d'individus qui se trouvent dans la voiture et sur la route, et se livrer à un calcul matériel qui, spontanément, nous paraît répugnant ; car nous ne sommes pas capables de nous passer du tragique.

La seule question, en définitive, est celle-ci : quelle part d'humanité sommes-nous prêts à abandonner pour résoudre le dilemme ? Jusqu'à quel point pouvons-nous nous permettre de penser comme des machines ?



Ne voudriez-vous pas plutôt mourir ?

S'il n'est pas question de critiquer l'entreprise de mise en forme de l'absurde à travers les civilisations, on peut se demander à quel type de société risque de conduire la négation pure et simple du caractère irrationnel du monde et des hommes.

Car l'aveuglement moraliste ne supporte pas la nuance. Il ne supporte pas la légèreté. Dans sa folie, il est persuadé que si le monde tourne mal, c'est qu'un principe extérieur en est la cause. Après tout, il faut bien que le Mal s'explique : par le diable, par la domination bourgeoise, par la corruption capitaliste ou par la méchanceté ontologique du désormais célèbre homme blanc hétérosexuel cis-genre. Dans tous les cas, quelqu'un doit être coupable ; et nos époques matérialistes post-chrétiennes ont un faible pour l'humanité elle-même.

De nouveaux prêtres d'une nouvelle église ont fait leur apparition. Ils sont extrêmement sérieux et solennels. Ils savent qu'ils portent le malheur du monde sur leurs épaules. Incapables d'enseigner aux adolescents que leur réalité n'était qu'un rêve humain, trop humain, les encourageant au contraire dans l'idée qu'il faut trouver la source du hasard et du tragique pour l'éradiquer, ils les empêchent de passer à l'âge adulte. Ils les préparent à devenir des juges aux mines sombres, fatigués, agressifs, toujours prêts à désigner celui en qui brille encore une étincelle d'humanité, et à l'accabler de reproches.

L'humanité est mauvaise, disent les nouveaux prêtres. On leur répondra qu'elle sait parfois faire preuve d'amour ; mais combien pèsent quelques anecdotes face au drame d'être responsable, chaque jour, du travail d'enfants dans des mines de cobalt parce qu'on a acheté un smartphone, et de l'aggravation du réchauffement climatique parce qu'on a laissé la lumière allumée trop tard, et de la souffrance des animaux abattus dans l'industrie alimentaire parce qu'on aime le jambon, et de la désertification parce qu'on s'est rabattu sur le soja, et de la peine causée à une connaissance homosexuelle parce qu'on a fait une blague qui nous a parue drôle ?

La vie est tragique parce qu'il faut bien vivre, et que vivre cause souffrance et drames absolument partout, même quand on ne les voit pas, à des niveaux de perception ou de conscience qui nous sont inconnus. Si l'on est un adulte, on en fait son compte et on vit avec. On assume et on s'en arrange comme on peut. Et l'on joue de légèreté, de comédie et de drame pour y survivre. Et l'on crée pour y survivre. Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité, écrivait Nietzsche.

Mais si l'on est resté un enfant, que pouvons-nous répondre honnêtement aux prêtres ? On se débat avec de pauvres arguments, on dira qu'on peut trier ses déchets, qu'on peut réduire grandement l'impact négatif de sa vie, on dira qu'on peut apprendre à plaisanter de la bonne façon, mais la vérité est que tout dépend du degré de sensibilité des juges, et que le degré de sensibilité ne cesse d'évoluer en fonction de ce qu'on s'est déjà interdit.

On riait il y a quinze ans de sketches des Inconnus qui scandaliseraient aujourd'hui la plupart des jeunes adultes. Les hiérarchies de valeurs qui nous établissions alors étaient bien trop hiérarchiques pour les êtres subtils que nous sommes devenus. Les blagues sur les femmes, sur les tics régionaux, les "folles" comme on osait encore les appeler, nous horrifient aujourd'hui. Elles sont devenues très graves, car le monde va de plus en plus mal. Et déjà on sent que notre nez devient trop sensible à la légèreté envers les animaux, la hiérarchie naturelle entre eux et nous est de plus en plus insupportable.

Plus une culture devient raffinée, plus sa morale est délicate et précise, affûtée, plus en réalité elle devient tyrannique et moins elle produit des individus capable de créer. Tout l'effraie, tout la dégoûte, et jusqu'à ce qui semble pour d'autres des absurdités. 

Voyez déjà où nous en sommes. Et voyez où nous allons.

Il est de moins en moins possible de discuter. Il est de moins en moins possible d'être léger. Le périmètre de ce dont notre morale nous laisse encore le droit de rire diminue chaque jour. Petit à petit, cette culture élève des individus timides, faibles, au sens où ils n'osent plus rien créer de peur de causer du mal. Comment faut-il faire ? Que quelqu'un nous le dise ! Comment faut-il écrire, que faut-il écrire, comment faut-il parler, de quoi faut-il rire ? Chaque faux pas est observé et trié, noté bon ou mauvais. Et ce n'est pas le faux-pas seul qui est classé, mais l'individu entier, reconnu coupable de l'état du monde. Vous êtes un raciste, monsieur. Vous êtes un salaud, monsieur. Tout irait bien mieux si les gens comme vous...

Ne soyez plus humains, disent nos nouveaux prêtres. Soyez des créatures prévisibles et logiques. Taisez-vous. Respectez les règles qui feront que le monde retrouvera son assiette. Vous pensez mal. Vous vivez mal. Vous êtes le problème.

Pourquoi ne deviendriez-vous pas plutôt des machines ? Soyez des robots. Les robots ne peuvent pas faire la moindre action amorale. Ils sont sages. Les robots échappent totalement au tragique, savez-vous ?

Mais oui. Eux au moins le peuvent. Et ils ont une méthode imparable pour cela : ils sont morts.

vendredi 5 août 2016

L'homme abstrait

La révolution qu'opèrent les Lumières en Europe, c'est celle de l'inversion de Dieu et de l'homme : depuis la plus lointaine antiquité, on avait toujours placé Dieu comme principe fondamental du monde, et décliné l'homme ensuite, comme produit de Dieu.

Et on disait : Dieu préside à tout, il est la source de tout. Il a telle et telle caractéristiques, il est panthéon grec, cosmos, Nature ou Dieu unique, et il veut ceci et cela. Ce qu'il veut, c'est le Bien, et l'homme bon est celui qui suit le Bien commandé par Dieu.

Emmanuel Kant
C'est Kant, le sommet des Lumières, qui inverse définitivement la hiérarchie ; car dans l'esprit des philosophes des XVIIème et XVIIIème siècles, il est impossible, sans tricher, de remonter au-delà de la pensée humaine. Il est impossible de sortir de soi, impossible d'accéder à l'objectivité ; tout est subjectif. C'est l'homme qui ouvre les yeux, découvre le monde, ordonne les choses, les classe, les regroupe en catégories. Tout passe par le filtre de l'esprit humain. C'est l'homme qui décrit Dieu ; et c'est aussi l'homme qui lui fournit ses caractéristiques. Qu'un Dieu existe ou non, ça n'est plus la question. Quoi qu'il en soit, tout commence et tout finit dans l'esprit de l'homme ; et ce Dieu tel que nous l'avons imaginé et défini, c'est bien lui qui est secondaire, qui vient après la pensée humaine.

Cataclysme ! Et ainsi, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, c'est l'homme qui se retrouve propulsé principe fondamental. Conséquence immédiate : il se libère des chaînes de la tyrannie, car à présent, plus aucun chef, plus aucune organisation ne peuvent déclarer : nous avons découvert les principes fondamentaux qui régissent le monde et que tous les hommes doivent suivre. Car le principe fondamental, c'est l'homme lui-même. Le rapport à Dieu devient intime, personnel : il ne peut plus organiser la politique. Et si les hommes se soumettent quand même à un gouvernement, ça n'est plus pour se soumettre à Dieu à travers lui, mais parce qu'ils l'ont voulu et accepté : ils passent entre eux un contrat social tacite.

vendredi 3 juin 2016

Au milieu de rien...

Hier soir, tandis que nous étions sur la scène du cirque d'hiver de Paris, attendant notre entrée, et que l'orchestre jouait la mélodie poignante du troisième mouvement de la neuvième symphonie de Beethoven, je me suis mis à penser à ce que nous faisions là, tous, spectateurs et musiciens, comiques chimpanzés entassés dans un bâtiment rond, écoutant en silence une musique composée voilà deux siècles.

Il y a quelque chose de bouleversant à se souvenir que nous sommes bien des animaux, des singes sortis de cavernes, qui se sont élevés tous seuls à placer leurs doigts sur leurs violons conçus et fabriqués dans la patience des siècles, qui ont découvert tous seuls les lois de l'harmonie et du rythme, pathétiques singes en leurs solennels habits, tous ensemble appliqués à leur tâche inutile et magnifique.

S'il existe plus précieux accomplissement de l'homme que l'art, je ne le connais pas.

Combien de temps a-t-il fallu, combien de batailles, combien de tyrannies et de guerres, combien de travail, combien de passions et de fureur à entraver nos propres mouvements, à les contraindre, à leur donner une forme, quel acharnement, quelle patience pour produire ce miracle du troisième mouvement de la neuvième symphonie de Beethoven ?

Nous qui étions des singes dans des cavernes, et avant ça de minuscules mammifères, eux-mêmes sortis des méduses, du plancton et des bactéries, elles-mêmes nées du sempiternel mouvement de l'univers, assemblant et désassemblant toute chose selon d'immuables lois. Nous qui sommes si peu ; des pas-grand-chose, violents et concupiscents, des agitations quantiques ayant pris chair et conscience, nous qui sommes constitués de la force des tempêtes et du silence des abysses, comment ne pouvons-nous pas ressentir un frisson métaphysique devant le spectacle de cette foule silencieuse, concentrée, plaçant une telle importance dans cet objectif minuscule et insensé : faire entendre dans l'univers glacé le son d'une mélodie d'amour et de consolation.

Toutes ces grâces, cette magie, résonnant sur une minuscule planète de rien, au milieu d'océans infinis. Les mots sont impuissants.



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